24 juin 2008

Le miroir



"objects in mirror are
closer than they appear"

15 juin 2008

(donner) la route

En ce vendredi 13 juin 2008, nos amis du Burkina Faso nous ont donné la route... (photos de Germain Kiemtore)





23 mai 2008

(demander) la route




« demander la route », loc. verb. Usuel (tradition), (calque de langues locales), oral, écrit, tous milieux, mélior. Demander à son hôte de prendre congé. « Alors il est temps de demander la route pour rentrer […] » Suzanne Lafage, 2002, Le lexique français de Côte d’Ivoire, appropriation et créativité, iLF-CNRS/Le français en Afrique, Nice, tome i, p. 294.

20 mai 2008

Les yeux noirs



L’Etranger dormait avec sa lampe allumée. Je ne comprenais pas ce besoin de lumière. Moi, j’étais dans le noir de mes papiers. J’écrivais à l’époque de très mauvais poèmes. Sur les révolutions à venir. Sur la pauvreté de l’amour. Son absence. C’était, je ne m’en repens pas, des métaphores de la rage. Mais la rage est un sentiment difficile à exprimer. Il faut beaucoup de talent pour cracher un poème. La rage, je l’avais. L’absence, je la sentais. Je manquais de talent. Quand j’y pense, il y avait plus de poésie dans les yeux de l’Etranger que dans mes papiers. Je croyais que les pays, les femmes, tout le réel, il faut les prendre dans ses bras. Lui savait que, la vie, on la prend par les yeux. « Tout est dans les yeux ». J’ai retenu son enseignement. Voilà pourquoi je te regarde sans oser encore te parler. Voilà pourquoi, durant la pause-café, je n’ai pas interrompu ta conversation avec le professeur très sûr de lui. Voilà pourquoi je manque d’assurance et réponds distraitement aux questions du modérateur. Je voudrais dire cette chose simple, m’adressant secrètement à toi, mais l’assistance ne verrait peut-être dans mes mots que le manteau de l’Etranger et m’accuserait de gâtisme ou de pédanterie : j’espère qu’il n’est pas trop tard pour que j’apprenne à regarder.

Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud, 2007.

15 mai 2008

La lectrice





Quant à la théologie expérimentale, Lyra, pas plus que ses camarades, ne savait de quoi il s’agissait. Elle avait fini par supposer qu’il était question de magie, du mouvement des étoiles et des planètes, des minuscules particules de matière, mais ce n’était là, en vérité, que des suppositions. Les étoiles possédaient certainement des daemons, à l’instar des humains, et la théologie expérimentale avait pour but de leur parler. Lyra imaginait l’Aumônier s’exprimant d’un ton dédaigneux, écoutant les remarques des daemons des étoiles, puis opinant du chef judicieusement, ou secouant la tête à regret. Mais elle ne pouvait concevoir ce qu’ils se disaient.
D’ailleurs, cela ne l’intéressait pas particulièrement. Par bien des côtés, Lyra était une barbare. Ce qu’elle aimait pas dessus tout, c’était escalader les toits du Collège avec Roger, le marmiton, son meilleur ami, et cracher des noyaux de prune sur le tête des Erudits qui passaient en dessous, ou imiter les ululements de la chouette derrière une fenêtre, pendant que se déroulait un cours ; ou encore courir à toute allure dans les rues étroites de la ville, voler des pommes sur le marché, ou livrer bataille. De même que Lyra ignorait tout des courants souterrains qui régissaient la politique de Jordan College, les Erudits, pour leur part, auraient été incapables de percevoir le foisonnement d’alliances, de rivalités, de querelles et de traités qui constituaient une vie d’enfant à Oxford. Des enfants qui jouent, quoi de plus agréable à regarder ! Qu’y avait-il de plus innocent, de plus charmant !

Philip Pullman, Les royaumes du Nord, A la croisée des mondes, Gallimard Jeunesse, 2000.
Livre lu à raison d’un chapitre par jour, à voix haute, alternativement par moi et par Daphné, à notre arrivée au Burkina Faso. Aujourd'hui, Daphné lit seule...


J’ai enfin trouvé une occupation : je lis. Je lis de huit heures et demie du matin à treize heures, à la bibliothèque de l’Ecole française d’archéologie. J’ai acheté un deuxième cahier, avec une illustration différente sur la couverture : elle montre un prêtre orthodoxe pendu, entouré d’Ottomans sanguinaires. Je viens ici avec mes deux cahiers et deux crayons bien taillés. A huit heures et demies, il n’y a encore personne dans la bibliothèque. Elle se trouve en sous-sol, mais par la baie vitrée qui occupe le haut du mur on voit les arbres du jardin et les pieds des passants. J’ai aperçu un aveugle, il marchait vite en touchant à peine de sa canne l’allée recouverte de graviers. Il travaille sans doute ici. Malgré la vivacité de sa démarche, il ne m’a pas paru jeune.
Je suis assis à un bout de la longue table placée sous la baie vitrée. Je ne reste pas longtemps seul. Les autres lecteurs sont surtout des étudiants, grecs et français. Nous échangeons un «bonjour» à voix basse, comme si nous avions peur de réveiller l’esprit qui habite ici. Leurs cahiers à eux sont beaucoup plus grands et épais que le mien et leurs couvertures ne sont pas illustrées. Je suis sans aucun doute le moins sérieux et le plus âgé des élèves de cette classe silencieuse. Je regarde souvent dehors. De temps en temps, je jette un coup d’œil sur la poitrine de ma voisine. Je l’aperçois un peu mieux quand elle se penche pour lire les notes de bas de page.

Vassilis Alexakis, La langue maternelle, Gallimard, 2006.

14 mai 2008

Les pas





Je suis les pas d’Audrey au Mali, Gao. Audrey qui continue à nous devancer en Irlande et bientôt en Argentine. En espérant les lui emboîter à nouveau un jour, pieds nus ou en bottines. Marie-Noëlle qui m’a précédé en Afrique, suis mes pas à distance en parcourant ce blog-note et s’en inspire pour dessiner à deux mains ce que nous aurons vu à quatre yeux. Merci à elles pour ces images (les photos du dessin et le dessin sont de Marie-Noëlle, la photo des pas en Irlande est d'Audrey). Q





L'enfant, l'enfant du chef, l'enfant du malade, l'enfant du laboureur, l'enfant du sot, l'enfant du Mage, l'enfant naît avec vingt-deux plis. Il s'agit de les déplier. La vie de l'homme alors est complète. Sous cette forme, il meurt. Il ne lui reste aucun pli à défaire.
Rarement un homme meurt sans avoir quelques plis à défaire. Mais c'est arrivé. Parallèlement à cette opération l'homme forme un noyau. Les races inférieures, comme la race blanche, voient plutôt le noyau que le dépli. Le Mage voit plutôt le dépli.
Le dépli seul est important. Le reste n'est qu'épiphénomène.

Extrait de « Au Pays de la Magie », dans Henri Michaux, L'espace du dedans, Gallimard, 1966.

20 avril 2008

L'exposition


10 avril 2008

La boucle

















Pour s’enfuir à travers les murs

Je bénis le prophète
Le prophète bénisse son maître
Artisan de la petite porte
qui fait petit la mère de la porte
dehors, salut à vous.
























Pour lutter contre le lion, le crocodile, l’hippopotame renverseur de pirogues

Même la pierre, cravache fend
de toute brousse lie la gueule
Qu’un seul bras ne se fatigue
qui soit mon bras
ou le bras du prophète Yakuba.
A jamais !

Pour séduire une femme

Démon fou
qui est après le parfum de sa mère
Démon de la folie fou
qui est après le parfum de sa mère
lie le lait jaune,
lie le lait noir.
Telle femme soit folle après moi
tout comme de la même manière
l’enfant est fou après sa mère
Telle femme soit folle après moi
tout comme de la même manière
ce gros bélier blanc
est fou après sa mère.
Telle femme soit folle après moi
Tout comme de la même manière
ce gros bélier blanc
est fou après son maître.

P. Idiart, Textes magiques songhay, dans Textes sacrés d’Afrique noire, choisis et présentés par Germaine Dieterlen, Gallimard, 1965.



L'oasis

oasis (nom féminin):
Ilot de végétation dans un désert.
[sens figuré] Tout lieu agréable et reposant dans un milieu agité.

























« Qu’est-ce, au fond, qu’une femme ? »
Comme tous les présidents, vous êtes un ogre, vous dévorez vos proies sans leur prêter l’attention suffisante, le rendez-vous suivant vous attend, votre agenda vous persécute, ce n’est pas votre faute, vous manquez de la durée nécessaire. Et pourtant, je le sais, « qu’est-ce qu’une femme ? » est la seule question qui vous intéresse vraiment après « serai-je réélu ? ».
En vous racontant ma vie, je vais vous faire le cadeau de vous répondre.























Car une femme africaine est sept fois une femme :
1. Elle descend en droite ligne de la première d’entre elles, Lucy.
2. Le bas de son ventre excisé et infibulé résume toutes les tortures infligées aux femmes depuis le fond des âges par la meute des hommes.
3. De l’aube jusqu’à la nuit, sans cesse elle travaille tandis que son époux assis sous l’arbre palabre.
4. Plus qu’aucune autre au monde, elle enfante. A croire que son utérus est la meilleure demeure pour la semence masculine.
5. Plus qu’aucune autre au monde, elle jalouse. Sans cesser, bien sûr, de sourire hypocritement à ses rivales concubines.
6. Plus qu’aucune autre au monde, son cul, l’âge venant, atteint des records de circonférence. Déesse souveraine de la graisse, ridiculisant pour toujours les régimes perpétuels de vos maigrelettes compagnes.
7. Plus qu’aucun être humain au monde, les catastrophes l’accablent sans jamais, jamais l’abattre.
La sept fois femme Marguerite vous offre ses secrets.


















De ce continent qu’est la femme, aussi vaste que profond, aussi divers que mystérieux, vos délicieuses Françaises n’habitent qu’une région, la minuscule partie tempérée. Et encore, elles n’en effleurent que la surface bitumée, leurs petits pieds mignons bien calfeutrés dans des escarpins hors de prix.
Si de cet univers infini, vous voulez connaître l’entièreté, de l’Est à l’Ouest et du ciel à l’enfer, suivez une Africaine. Par exemple, Marguerite, épouse Bâ, née Dyumasi.
Elle va maintenant vous entraîner dans son intimité la plus secrète.

Erik Orsenna, Madame Bâ, Fayard/Stock, 2003.
(Madame Bâ dont l’une des vies se termine à Tessalit)


8 avril 2008

La dune






















































Un guide m’a dit : « Nous avançons sur la route que les oasis ont empruntée depuis toujours pour voyager de mirage en mirage. » Même si ce n’est pas un phénomène habituel… J’espère que bientôt nous croiserons des caravanes de palmiers.

Les mille sables du désert ne suffisent pas à salir l’œil qui découvre l’oasis.

Bernard Olivié & Jorge Zentner, Caravane, FRMK, 2003.


6 avril 2008

Le prénom




Pour Zoë et Quentin, Dimitri, Nikola, Andréas, Aloys, Alexis, Loïs, Arthur, Ulysse, Denys, Orphéo, Yannis, Mathis à Mathéo, Théoni, Thomas, Adonis, Linos, Lysias, Timothée, Lylian, Louis, Hadrien, Colin ont été nécessaires pour élire Théo.

Pour Mariam, il a manqué l’auteur pour décider ensemble. Seule, elle a alors décidé de commémorer le voyage récent de Claudia en choisissant ce prénom catholique pour sa fille, pourtant musulmane.

Pour Mahamady et sa jeune épouse, respectueux de la tradition, il a interrogé son père, en tant que fils aîné. Celui-ci a interrogé l’imam qui a interrogé Dieu (?) qui lui a soufflé deux prénoms : Djamila et Fatimata. Ce sera le premier.

Pour Lionel et Sylvie, il semble que le choix n’exista pas, le prénom de leur fils est connu depuis toujours : Batiste.


Théo soleil

Quatre dingos dansent sur la plage
En Australie, l’eau, elle est sauvage
Trois libellules font des bulles
Et glissent sur ta peau, c’est la canicule

Mais tapoter l’eau fait un effet virtuose
Sur ta peau Théo c’est l’apothéose

Des caramels fondent dans le sable
Leur goût de miel est un peu diable
Des chocolats, rappelle-moi
D’éviter ça pour la prochaine fois

A moins que ta peau Théo, tout l’été dans l’eau
J’la parfume au sirop d’érable de Toronto

Mon rouge à lèvres coule au soleil
Réveille-toi Théo sans toi c’est plus pareil
Où t’es ... Théo ? T’es où ... Théo ?

Tes formes callipyges embrasent ma fièvre
Sais-tu Théo a quoi je rêve ?
A l’apocalypse de ta peau d’épice
A l’après-midi d’une folle éclipse

L’eau, dis c’est toujours aussi froid ?
Vois l’odyssée d’amour de mes doigts
Qui taquinent tes rêves je le vois
Aux frissons de chair que tu as

Quatre dingos
En Australie, l’eau
Trois libellules font des bulles
Et glissent sur ta peau, c’est la canicule
Quatre dingos
En Australie, l’eau
Trois libellules font des bulles
Pendant que tu dors sous ton vieux pull
Quatre dingos
En Australie, l’eau
Quatre dingos
En Australie, l’eau
Trois libellules font des bulles
Pendant que tu dors sous ton vieux pull
Théo je t’adore
Théo je t’adore
Théo je t’adore
Même quand tu dors
chut !

Daphné, Théo Soleil, extrait de « L’Emeraude »














Telle est, en définitive, la ligne de démarcation entre le sommeil des bébés et celui des adultes : explorer des terres inconnues pour les uns, retrouver une énergie dépensée pour les autres. D’un côté, on s’émerveille, de l’autre, on se reconstitue. Ce qui tendrait à expliquer que les bébés s’endorment à tout instant, n’importe où et dans toutes les positions, assis, couchés, arc-boutés à un buste, en voiture ou en poussette, dans le silence ou le vacarme, quelle importance. Pressés de rejoindre leurs terres, pourquoi diable attendraient-ils la nuit ou une prétendue heure de la sieste ? Dès qu’un enfant proteste au moment d’aller dormir, c’est que ce monde lui est devenu inaccessible. A l’inverse, arracher un bébé au sommeil, comme arracher un paysan à sa terre, est mission impossible ou alors se paye d’apocalyptiques hurlements. […]

L’adulte passe à peu près un tiers de la journée à dormir. Le bébé, lui, reste éveillé tout au plus quelques heures par jours, le temps d’attraper goulûment un sein ou de jeter un œil, tantôt à gauche, tantôt à droite. Une fois constaté que rien n’a changé, que tout est bien en place, le sein et le reste, bye bye les amis, il ferme l’œil, suçant sa tétine, et repart faire un tour dans des steppes connues de lui seul, se vautrant dans les mousses et les lichens. Pas un instant à perdre. Est-ce déjà l’éveil de la conscience du temps ?

Jean-Luc Outers, Le voyage de Luca, Actes Sud, 2008.



15 février 2008

Le donner-recevoir


Je contemplais les Libériens que nous dépassions à vive allure, tous ces pauvres gens qui vivotaient au jour le jour en supportant de terribles épreuves et de non moins terribles humiliations, et tout à coup, sans que rien ne m’y ait préparée ou ne m’en ait avertie, j’ai éprouvé l’envie folle de demander à Satterthwaite d’arrêter la voiture. De me laisser descendre de ce char climatisé pour que je sois l’une d’entre eux, pas l’une des vôtres ! Pour que je me mette à marcher avec eux, anonyme, le long de cette route poussiéreuse jusqu'au marché au lieu de rouler confortablement dessus. Pour que là, dehors, je me mêle aux hommes, aux femmes, et aux enfants dont la labeur éreintant et les souffrances servent à payer cette voiture allemande et son chauffeur, à payer le pouvoir et les privilèges de l’homme qui est assis à côté de moi, mon futur mari, et aussi à payer entièrement ma propre vie, cette vie protégée, à l’abri du danger, qui est la mienne et que je ne mérite pas !

Mes yeux se sont remplis de larmes et je me suis mise à haleter. Cette impulsion avait beau m’avoir assaillie à l’improviste, elle venait de très loin et ne m’était que trop tristement familière : c’est le désir de me séparer, dans la danse de la vie, de ceux qui m’y avaient conviée et de m’unir à ceux qui en sont exclus, ceux qui installent les chaises, portent les plats et les boissons, fournissent le divertissement et nettoient à la fin. Je savais que ce désir était illégitime. Il n’était fondé ni sur la compassion ni sur l’altruisme ; il n’était même pas politique.

[ …]



















Lors de mes premiers contacts avec les rêveurs, quand le labo fonctionnait encore, je les avais perçus comme des créatures moins évoluées que nous, plus faibles, privées de certaines grandes facultés essentielles qui permettent de raisonner et de communiquer. Ce que j’ai vu plus tard, quand je les ai mieux connus et qu’ils m’ont mieux connue eux aussi, ce n’est pas que les rêveurs sont proches des humains et leur ressemblent de façon étonnante, mais que nous, de façon tout aussi étonnante, ressemblons aux chimpanzés et en sommes très proches. Le résultat a é été que j’ai révisé mes idées premières et que j’en suis venue à croire que je pouvais comprendre ce que ressentent les rêveurs.

Et puis, pendant les mois où j’ai été éloignée de ma petite colonie de grands singes, j’ai commencé à percevoir les limites inhérentes à mon empathie. Peut-être à cause de ma relation à Carol et de la rivalité avec Zack, mais aussi parce que je suis une femme. En effet, pour la première fois, j’en suis arrivée à penser que même l’homme le mieux intentionné, celui qui tente réellement de comprendre ce qu’éprouve une femme, demeure néanmoins incapable de savoir comment une femme ressent les relations entre hommes et femmes. Surtout, il ne peut pas savoir comment la femme le perçoit, lui. Par conséquent, elle a beau lui ressembler, elle reste opaque pour lui, inconnaissable.

Cela ne veut pas dire qu’entre eux le conflit soit inévitable. Mais si l’on compare les relations entre hommes et femmes, aux relations entre Blancs et Noirs, ou entre handicapés et non handicapés, ou entre primates humains et primates non humains, on peut établir d’utiles parallèles. Nous, qui avons davantage de pouvoir dans le monde que d’autres et sommes bien intentionnés, nous tentons d’entrer en empathie avec ceux qui ont moins de pouvoir. Nous essayons de vivre le racisme comme si moi, qui suis blanche, je pouvais être noire ; de percevoir le monde comme si moi, dont la vue fonctionne, j’étais aveugle ; de raisonner et de communiquer comme si moi, qui suis un être humain, je ne l’étais pas.

Je me suis conduite avec les chimpanzés comme si j’étais l’un d’eux. Qu’est-ce qui clochait là ? Qu’y a-t-il de répréhensible au plan éthique, ou même au plan pratique, à manifester de l’empathie pour autrui ? Pendant longtemps, j’ai répondu : Rien. Rien du tout. C’est une attitude valable. Je vois un aveugle sur le point de traverser la rue et je pense : Il ne peut pas voir la circulation qui file à toute allure, il a besoin que je la voie pour lui, que je le prenne par le bras et que je l’accompagne là où manifestement il a envie d’aller. Partant de l’hypothèse que, si j’étais aveugle, j’aurais besoin de moi pour m’aider, je saisis l’aveugle par le bras et je le tire, terrorisé, en pleine circulation où, non seulement je lui fais peur, mais où je le mets en danger. Parce que je dispose de ma vue, je me repose sur un certain système de guidage qui utilise principalement la vue pour s’informer et je veux à toute force la mettre à contribution. Mais l’aveugle a son propre système pour traverser. Il entend ce que je ne fais que voir, il isole des bouts d’information qui sont perdus pour moi, et il coordonne et mémorise des données que je n’ai même pas enregistrées.

Je parle ici de la différence entre empathie et sympathie, entre sentir pour l’autre et sentir avec lui. Cette distinction a fini par prendre de l’importance pour moi. Elle en a toujours. Quand on abandonne et qu’on trahit ceux pour lesquels on a de l’empathie, on n’abandonne et ne trahit personne d’aussi réel que soi-même. Poussée à son degré extrême, qui est peut-être pathologique, l’empathie se confond avec le narcissisme.

Russell Banks, American Darling, Actes Sud, 2005.



Le vieux guerrier me laisse entendre : ... en résistance ouverte, on active sa propre lumière et on y accueille la lumière de l'Occident comme celles de la diversité du monde. La résistance ouverte n'est envisageable qu'en conscience pleine des horlogeries de la domination silencieuse ou furtive. Les mettre à découvert, graines de soleil, est l'acte fondateur de la mise-en-relations... (un temps, puis sa voix revient en douceur)... La mise-sous-relations est verticale. Le rhizome y devient un flux brutal à sens quasi unique. La mise-en-relations, elle, est irradiante : elle actionne en conscience une interaction positive avec chacune des diversités du Monde-Relié, ces dernières t'enrichissent et tu les enrichis. Tu mesures cette distance ? Christophe Colomb inaugura la mise-sous-relations. L'autre, la mise-en-relations (presque une chimère) est notre devoir d'à-présent. Elle est une élévation de conscience partagée du Monde-Relié... (sa voix se fait prophétique, terreuse, granitique)... Là, entamer le donner-recevoir, le grand donner-avec, le circulant concert brisant, à travers le rhizome, le champ clos des territoires, des langues-fauves et des identités anciennes... - Inventaire d'une mélancolie.

Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Gallimard, 1997.


14 février 2008

La zébrure

L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.

Arthur R.




















L’issue infinie

Tu ouvres
en moi des contrées entières
de résistance à l’ombre
La nuit du corps
est si fougueuse
Toutes les lumières du cœur
ne suffisent même pas
pour m’éclairer
Mais ton corps montre
un silence qui a des agissements
de lustre

Ne m’offense pas amie
les nuits sont encore si longues
mais déferle
et enfièvre-toi de laine
Maintiens enlacés tes bras
autour du besoin nuptial
histoire de nuancer
la lumière pour cerner l’aube

Ce félin désir où tout
nous pousse est notre
défaite sur la victoire des draps
victoire blanche et froissée

Le désir est stridence aiguë
au fond profond du ventre
Nous avons bu l’espérance vive
dans l’ogive innommée
du pubis quand avec la fougue
la plus belle du monde
tu jaillissais de tes chairs
ensorcelées par ta bouche
et pour mes yeux
tu voulais me montrer
l’issue infinie du baiser
exhorter mon sang à chanter
tes forteresses tu scintillais vive
comme une terre affamée
et moi réduit à vénérer ta nuque
je sommeillais fougère arborescente
au bord des draps

L’homme dit-on
est un dieu penché
et moi sans issue
j’étais penché pour de bon
sur les berges boisées
du baiser

Je m’aventurais vers ton cœur
les yeux
et les poings fermés
La virginité de tes silences
m’était si agréable
l’arôme de ton corps
épuisé avait des allures
capiteuses

Nous étions les propriétaires
sauvages de ta beauté embrasée
de ton ombre avide
et comme toujours
tu étais ce chef-d’œuvre
de limpide nudité

Sony Labou Tansi, L'issue infinie, dans Poèmes et vents lisses, Le bruit des autres, 1995.
















De Rimbaud : Laisse l’envol aux guenilles et va léger aux claires voyances, dans les franges d’un désordre raisonné autour d’une vision – ô l’éphémère zébrure qui subodore l’autre paysage du monde… - Sentimenthèque.

Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Gallimard, 1997.

30 janvier 2008

La drive




à nos grands-pères, Camille, Jacques, Edgar, Lucien etc.















Je sus qu’Arcadius était mort bien longtemps après sa mort. On l’avait retrouvé noyé au bas de la lézarde. Sur ses derniers temps, il s’était mis à suivre le circuit des rivières. Il marchait jusqu’à leur source et redescendait avec elles au rythme de leur écume. Son but était de se fondre à leur secret pour atteindre la mer et trouver l’échappée. Mon pauvre doudou, chaque fois, atteignait l’embouchure, fermait les yeux et s’élançait. A chaque fois, il se réveillait dans une prison de vagues. Alors, il remontait et tout recommençait. Combien de fois chercha-t-il ce chemin dans la mer qui n’a pas de chemin ? Il aurait dû, me confia Ti-Cirique (qui m’apprit la nouvelle), connaître la poésie –elle ouvre les chemins de l’esprit- ou s’élancer dans la musique, regarder des peintures et des formes sculptées. Il aurait dû, me dit Carolina Danta (qui passa dix mois de prières au bord de ma détresse), vivre l’inouï en Dieu qui peuplait de lumières le seul chemin qui vaille. Il aurait dû, me dit Marie-Clémence (qui fut auprès de moi quand je me mis à flâner comme une folle), parler aux autres, parler, parler aux autres, et non pas s’adresser à son corps comme s’il y creusait une trouée de déveine. Il aurait dû, me dit Iphigénie la folle (qui vint me voir avec plaisir à l’hôpital Colson), aller voir les psychiatres, pas ceux du pays mais ceux qui viennent de France, qui sans même une piqûre t’indiquent le bon chemin. Il aurait dû, me dit Julot-la-Gale (après Colson, je courus en pleurant alentour de sa case, attendant réconfort), courir vite en lui même mais stopper en dehors… Mais tout en les approuvant, je savais qu’Arcadius ne pouvait rien contre sa drive. Le destin du driveur c’était de nous porter, tous ensemble, vers les mondes égarés dans nos obscurités. Il assumait ce que nous cherchions et nous permettait de le chercher sans que nous en ayons à souffrir. Le driveur, c’était notre désir de liberté dans l’être, notre manière de vivre les mondes en nous, notre nègre marron d’En-ville.

Patrick Chamoiseau, Texaco, Gallimard, 1992.

























Les vieux ne parlent plus ou alors seulement parfois du bout des yeux
Même riches ils sont pauvres, ils n'ont plus d'illusions et n'ont qu'un cœur pour deux
Chez eux ça sent le thym, le propre, la lavande et le verbe d'antan
Que l'on vive à Paris on vit tous en province quand on vit trop longtemps
Est-ce d'avoir trop ri que leur voix se lézarde quand ils parlent d'hier
Et d'avoir trop pleuré que des larmes encore leur perlent aux paupières
Et s'ils tremblent un peu est-ce de voir vieillir la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui dit : je vous attends

Les vieux ne rêvent plus, leurs livres s'ensommeillent, leurs pianos sont fermés
Le petit chat est mort, le muscat du dimanche ne les fait plus chanter
Les vieux ne bougent plus leurs gestes ont trop de rides leur monde est trop petit
Du lit à la fenêtre, puis du lit au fauteuil et puis du lit au lit
Et s'ils sortent encore bras dessus bras dessous tout habillés de raide
C'est pour suivre au soleil l'enterrement d'un plus vieux, l'enterrement d'une plus laide
Et le temps d'un sanglot, oublier toute une heure la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, et puis qui les attend

Les vieux ne meurent pas, ils s'endorment un jour et dorment trop longtemps
Ils se tiennent par la main, ils ont peur de se perdre et se perdent pourtant
Et l'autre reste là, le meilleur ou le pire, le doux ou le sévère
Cela n'importe pas, celui des deux qui reste se retrouve en enfer
Vous le verrez peut-être, vous la verrez parfois en pluie et en chagrin
Traverser le présent en s'excusant déjà de n'être pas plus loin
Et fuir devant vous une dernière fois la pendule d'argent
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non, qui leur dit : je t'attends
Qui ronronne au salon, qui dit oui qui dit non et puis qui nous attend.

Les vieux, Jacques Brel, 1964.


25 janvier 2008

La vague


L’enfant ? Il aurait dû naître en novembre d’il y a quelques temps. Aujourd’hui, il n’est nulle part. Seulement dans ses émotions à elle, et dans les miennes. Peut-être y pensons-nous chacun de notre côté… Mais ça non plus on ne peut pas le savoir.
Souvent, quand je marche, j’ai l’idée de lui à mes côtés, un confident à qui transmettre une variété de sentiments et la liste d’innombrables lieux du monde où j’ai pu entr’apercevoir du calme et des espaces amoureux où il aurait fait bon se lover. Mais je saurai le retrouver, il aura le même visage, le même regard et puisque je l’attends, c’est que nous avons rendez-vous… Plus tard. Je le rencontrerai l’enfant de novembre, exigeant, et il voudra que je pleure une dernière fois de l’avoir fait attendre si longtemps pour nous rencontrer. Il me regardera le premier, lui saura qui je suis, moi, je ne saurai rien de lui. Aujourd’hui, il est encore dans l’éternité, à naviguer sans temps ni espace dans l’univers qui est immense et que moi j’ai oublié. Avant qu’il ne devienne réel et ne se fasse voler dans le corps d’une femme son infini, pour faire partie de nous, avec le temps des horloges et la mort inscrite dans ses cellules, je pense à lui, à sa puissance. Il n’a pas de nom, pas de visage, il est l’enfant d’univers qui se distingue uniquement des autres parce que moi, je pense à lui le soir et la nuit. Il ne sait encore ni crier ni s’émouvoir. Il sait tout du monde, mais rien de la vie. Là où il se trouve en ce moment ? C’est nulle part et partout. Dans le ciel et près de ma peau, derrière les rétines de mes yeux et loin, loin sur les vagues des océans, libre. Il vogue, il est la vague…
Nulle part je vous dis. Seulement dans ses pensées à elle et dans les miennes.

Yves Simon, La dérive des sentiments, Grasset, 1991.
(extrait du site scriptural de Gody)




dors mon orphelin mort
si la lune ici passe
retiens-la orphelin
c’est ta chance de voir
le soleil à minuit
en terre congolaise
à minuit le soleil
se montre à tous les morts
dors dors parmi les djinns
si tu choisis la vie
je te prête ma langue
elle te sera douce
douce fut mon aimée
elle est parmi les djinns
elle rit dans mon ventre
je la veux sur ma chair
l’aimée qui fut terrible

Tchicaya U Tam’si, « Dors, mon orphelin mort… », dans L’Afrique noire en poésie, Gallimard, 1986.




9 janvier 2008

Le temps















dessins et photos de Lucien (choisis par moi)





… Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime, accompagne tout ce qui se présente du dehors comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. Ou encore, plus restreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour.
Dessin cinématique.
Je tenais au mien, certes. Mais combien j’aurais eu plaisir à un tracé fait par d’autres que moi, à le parcourir comme une merveilleuse ficelle à nœuds et à secrets, où j’aurais eu leur vie à lire et tenu en main leur parcours.
Mon film à moi n’était guère plus qu’une ligne ou deux ou trois, faisant par-ci par-là rencontre de quelques autres, faisant buisson ici, enlacement là, plus loin livrant bataille, se roulant en pelote ou – sentiments et monuments mêlés naturellement – se dressant, fierté, orgueil, ou château ou tout… qu’on pouvait voir, qu’il me semblait qu’on aurait dû voir, mais qu’à vrai dire presque personne ne voyait.


Henri Michaux, « Dessiner l’écoulement du temps », extrait de Passages, 1950, dans L’espace du dedans, Gallimard, 1966.





31 décembre 2007

La caravane




"La caravane est chose fragile - dit un chamelier. Il suffit que ton animal secoue la queue : la caravane frémit et c'est déjà une autre caravane, ce n'est pas celle qui arrivera qui est partie, celle d'aujourd'hui n'est pas celle de demain. La mémoire est de sable - dit-il -, la caravane est d'eau."
Bernard Olivié & Jorge Zentner, Caravane, FRMK, 2003.



La caravane 2007 est passée.
Une nouvelle se met en route.
Bonne "caravannée" 2008 !
Qu'elle soit renversante !
Qu'elle vous amène par exemple en Afrique (pour les uns) ou en Europe (pour les autres).
Nous vous y attendons, d'un côté puis de l'autre.

A vous revoir,

Théo, Lucien et Daphné
Zoë et Quentin



Les dômes
























Puis, après le départ du chamelier, il avait fait bouillir l’eau de la théière, avec ces gestes toujours semblables de rassembler les braises, rincer les petits verres, jeter les feuilles et le sucre dans l’eau frémissante, pour quelques goulées écœurantes et amères qui brûlaient et brièvement secouaient le corps, aussitôt bues, aussitôt oubliées, comme si l’essentiel ne résidait que dans l’appareil des gestes et le temps qu’ils développaient ainsi sans langueur ni hâte. On entendait dans le bas du village les coups sourds des pilons tandis que rencogné dans la pénombre de la case Moussa s’était affairé à préparer des portions de tabac à chiquer et des cristaux de natron pour les offrir le lendemain à nos hôtes de la montagne. Et le lendemain, ce jour pur, nous pénétrerions dans l’immense territoire du vent, des vallées autrefois verdoyantes, ces rivières taries, ces marais désormais secs, ces mers à jamais arides, comme on marche dans le temps d’avant les hommes, le pays ossifié, sous la coupe aveuglante du soleil, derrière le pas lent, souverain, des deux dromadaires. Et j’entendais chanter mon guide à mesure que se rapprochait la barre montagneuse qui frangeait l’horizon, j’entendais sa psalmodie amère, comme s’il était enfin rendu à son paysage, porté par ce vent chaud qu’il appelait hadou. Sable, galets, ossements blancs, îlots de roches, rondes sous l’horizon tremblant, parfois des huttes de branchage, hantées par quelques silhouette de femme, toujours voilée, toujours fuyante, parfois quelque enfant berger nous avisant de loin, une longue perche à la main, au milieu de son troupeau clairsemé de chevrettes.

...



























...

Et avant d’aborder la montagne Moussa m’avait mené jusqu’à un champ de tombes, petits oratoires rectangulaires, jonchées de pierres alignées en direction de l’est, certaines taillées en pointe vers le ciel. Ces morts sont très anciens, m’avait-il dit en frottant avec sa paume la plus haute des pierres, il régnait sur l’endroit un silence qui nouait la gorge car le vent s’était tu, barré par la montagne. Au soir, nous avions dîné d’une galette de mil, cuite dans le sable sous la braise et émiettée à gros doigts dans une vasque de fer émaillée. A la faveur de ce partage il s’était enfin mis à me parler, me questionner plutôt, […].

François Emmanuel, Le Vent dans la maison, Stock, 2004.

4 décembre 2007

L'enfance nue

















C’est à cette période que je demandai à Misra si elle rappelait quelque chose de sa propre enfance. Elle me répondit que tout ce dont elle se souvenait, c’était qu’elle n’avait jamais le droit de faire ce qu’elle voulait et qu’elle avait hâte d’être assez grande pour être elle-même. Je demandai : « Tu veux dire qu’étant enfant tu n’étais pas toi-même ? »
Elle répondit : « On peut dire que l’enfance est la condition où l’on est quelqu’un d’autre avec les adultes, et soi-même quand on est seul ou avec d’autres enfants ; il est difficile de s’habituer à l’une et l’autre condition. Ce que je veux dire, c’est qu’il est difficile de s’habituer à cette idée : ils te donnent des habits achetés spécialement pour toi, mais c’est à eux qu’appartient le choix du moment et du lieu où tu as le droit de les porter, ou de ne pas les porter du tout, et pas à toi. »
Je me souviens, j’avais alors six ans. Et je me souviens d’avoir pensé à la « nudité ». A cette époque, quand je voyais quelqu’un nu, cela m’évoquait deux choses : le lit ou le bain. Un jour, je vis Misra et Aw-Adan nus. Ils étaient certes près d’un lit, mais ils n’étaient pas dedans, pas plus qu’ils n’étaient au bain ; je m’interrogeai : les adultes avaient aussi le droit de choisir de rester nus ? Un enfant, cela j’en étais sûr, avait la permission de se promener dans la maison et même dans la rue sans un seul vêtement. Il faut dire que cela dépendait aussi beaucoup de « qui » était cet enfant. Si vous étiez le fils de cette sorte de gens qui ne peuvent même pas se payer de vêtements pour eux-mêmes, et encore moins pour leurs enfants – alors, ça pouvait s’expliquer, et on était même compréhensif, non ? En pensant à tout cela, et à d’autres hypothèses plus ou moins voisines, je formulai une question dans ma tête, une question qui par un trajet détourné se rapportait à la « nudité » et qui, en ce qui me concerne, avait beaucoup à voir avec le fait que j’avais vu Aw-Adan, le prêtre, et Misra, tout nus, pas vraiment au lit, mais à côté. Je demandai à Misra quels étaient leurs liens.

Nurrudin Farah, Territoires, Le Serpent à Plumes, 1994.

NDLR : Nurrudin Farah est l'un de mes auteurs (africains) favoris, avec Sony Labou Tansi, Tierno Monénembo et Ahmadou Kourouma... A lire !


29 novembre 2007

L'avenir



















- On ne fait pas de transformations fondamentales sans un minimum de folie. Dans ce cas, cela devient du non-conformisme, le courage de tourner le dos aux formules connues, celui d'inventer l'avenir. D'ailleurs, il a fallu des fous hier pour que nous nous comportions de manière extrêmement lucide aujourd'hui. Je veux être de ces fous-là.
- Inventer l'avenir ?
- Oui. Il faut oser inventer l'avenir. Dans le discours que j'ai prononcé pour le lancement du plan quinquennal, j'ai dit : "Tout ce qui sort de l'imagination de l'homme est réalisable par l'homme." Et j'en suis convaincu.

Entrevue de Thomas Sankara avec Jean-Philippe Rapp, "Oser inventer l'avenir", dans Thomas Sankara parle, Pathfinder, 2007.

Merci particulier à Marcelle et Richard pour l'envoi de ce livre qui complètera notre connaissance du Burkina Faso et de ses hommes et femmes intègres. Au plaisir de vous y revoir bientôt.




Le rameau

















La "baraka" signifie la chance. Nous en sommes innondés en ce moment.
Au Burkina Faso, c'est aussi ce terme qui est employé pour dire merci : Barka !
Merci à vous pour ces multiples signes de bienvenue formulés à l'adresse de Théo et pour vos mots chaleureux qui nous sont bien parvenus. Merci.

A cette adresse (cliquez ici), vous trouverez une image par jour durant les cent premiers jours de la vie de Théo et de la famille ainsi émerveillée.

A vous lire, à vous voir,


Zoë & Quentin
Daphné & Lucien





















À quoi reconnaître une authentique nouveauté ? Comment décrire une naissance ? Qu'est-ce qu'un événement ? Comment sort-il du quotidien ? Y a-t-il quelque chose de commun entre l'émergence d'une idée et l'apparition d'une espèce ? Comment l'histoire humaine bifurque-t-elle ?
Comme le rameau s'élance de la tige, la nouveauté émerge du «format». Et de la philosophie «père», celle des dogmes et des lois, jaillit la philosophie «fils», celle du faible et de l'inventif, de celui qui prend des risques.

Michel Serres, Rameaux, Le Pommier, 2004.

20 novembre 2007

Le coeur agrandi

C'est le "coeur agrandi" que
Daphné et Lucien,
Zoë et Quentin
Mortier-Linardos
ont la grande joie de vous faire part de la naissance de

Théo

ce 20 novembre 2007
à 2h45,
à Ouagadougou.

Le "divin enfant" pesait 4 kilos à la naissance et mesurait 52 cm.
Il est né à la même date que son heureux père, à 35 ans d'intervalle...
qui dit mieux comme cadeau d'anniversaire ?


















Théo vu par son grand frère, sa grande soeur et son papa. Qui a fait quelle photo ?



"Le coeur soudain privé, l'hôte du désert devient presque lisiblement le coeur fortuné, le coeur agrandi, le diadème."


René Char, Lettera Amorosa.

30 octobre 2007

La route


Fidèle à la tradition burkinabè, Audrey nous demande à trois reprises la route avant de la prendre. Nous la lui donnons mais à moitié. Elle sait de la sorte que si elle a un problème en chemin, elle peut revenir à nous.

Fidèle à ma tradition, je lui donne aussi textes à lire et images à voir, chemin faisant. Bonne route à elle !













[...]
C'est quand ils n'existent plus que l'on conçoit l'essence des chemins, un moyen de conjurer l'aspiration du vide. Quelqu'un va venir, quelqu'un va modifier cette carte mètre par mètre, délivrer ces bourgades aux noms allégoriques de leur dépendance des bateaux et des hélicoptères, les relier au gigantesque jeu de l'oie qui, passant par le Mexique et l'Amérique centrale et offrant un nombre infiniment séduisant de détours possibles, va jusqu'en Terre de Feu. Pour peu que l'on y soit sensible, on connaît le vertige que peuvent donner ces cartes routières , la possibilité de rouler de Calais à Vladivostok en faisant un détour par Narvik, par Flensburg, par Melitopol ou par Erzeroum, avec la certitude de rencontrer en chemin tout ce qui fait le propre d'un voyage, le contretemps comme apothéose du mouvement, la chaussée creusée de tranchées où elle exhibe ses tristes entrailles, la démonstration de force et les destructions massives des buldozers et des rouleaux compresseurs, la route qui n'est pas encore, simple idée dans le cerveau des ingénieurs, ombre provisoire dans l'oeil du géomètre, trace creusée dans le sable avec, à côté d'elle, le serpentin désormais inutilisable de l'ancienne chaussée qu'aucune roue ne parcourra plus jamais et qui ressemble à un vieux blue-jean cent fois reprisé. Mais aussi la route qui sent encore l'arrogance de la table à dessin, qui s'enroule voluptueusement autour d'un paysage plein de fluides formes féminines, qui se déguise en pont au-dessus d'un ravin ou qui, col perché dans les montagnes, tient à elle seule le monde en équilibre entre montée et descente, la route comme instrument de punition, le traitement de choc de la "tôle ondulée" dans la désert, la hautaine autoroute soudain contrainte de poursuivre à genoux ou bien la piste séculaire frayée dans la montagne et qui n'a d'abord appartenu qu'aux pieds et aux sabots avant d'appartenir aux roues, le chemin qui a écrit une histoire de conquête et de retraite, de sièges et de défaites, qui s'est appelé voie romaine et a vu passer des cohortes , puis toutes ces autres armées pour lesquelles il n'existait pas de retour possible parce que le lointain les avait aspirées pour de bon. Un jour, j'ai décidé d'échanger une cellule monastique contre les chemins du monde et c'est aujourd'hui seulement, après tant de pérégrinations, que j'ai enfin compris que, si l'on cherche la même chose, l'opposition entre mouvement et l'immobilité est un leurre, et qu'il me fallait tout ce mouvement pour le découvrir.

Cees Nooteboom, "Goethe, le monastère et le mouvement", dans Cees Nooteboom et Eddy Posthuma de Boer, Un art du voyage, Actes Sud, 2006.












Heureusement, il y a les pannes ! [...] La panne n'est plus cet incident irritant et banal qui vous fait perdre de l'argent et du temps, ni cet accident fatal qui risque d'entraîner la mort, c'est tout à la fois le signe de la libération et du destin, de la fatalité et du désordre. L'accroc dans la routine du quotidien. Avec la panne, enfin, le voyage devient dérive...

Jacques Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, cité par Franck Michel, Voyage au bout de la route, ed. de l'Aube, 2004.

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Paysages

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la Terre.
Paysages du Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.
Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des "saudades".
Paysages pour couvrir les plaies, l'acier, l'éclat, le mal, l'époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.

Henri Michaux, Paysages, extrait de Peintures, 1939, dans L'espace du dedans, Gallimard, 1966.












Toutes les routes mènent à Rome ? Voire. Il y a des routes buissonières, des routes libertines, des routes puritaines, des routes zen... Chacun choisit la sienne, et quelle que soit la voie, nécessairement, biologiquement, chacun voyage à bord de soi-même.

Jacques Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, cité par Franck Michel, Voyage au bout de la route, ed. de l'Aube, 2004.

17 octobre 2007

La traduction




















Est-il possible de traduire la poésie ? de sa langue maternelle dans une autre ?

à dix heures le 10 Novembre 1891
le poète Jean Arthur Rimbaud
rencontra la FIN de son
adventure Terrestre
A.R.

devotions. to Arthur Rimbaud. he was young. he was so damn young. he was so god damned. Drunk with the Blood of Baby dolls. Mad laughter. power. running neck and neck with his vision was his demon. Sooner Stick his dick up the baby dolls ass. Shove pins in the heads of innocents. Bad seed with a golden spleen. Ha Ha. he has the last laugh. Blonde Hairs raveling in your vital breath. White hydrogen. Rimbaud. Savior of the forgotten scientists: the alchemists. alchemy. of The. The Word. The power of The Word. Love Rays. bullets on the alter. obscene ceremonies. leave no proof clues. gold. behind. Rimbaud blessé Rimbaud wounded Rimbaud: angel with sleeves of blue hair. [NO] light without shadow. Rimbaud was a rolling stone are all prophets persecuted? He was so damn young.

Patti Smith, poem from hector zazou's sahara blue album



Est-il possible de traduire le Mali, le Pérou, le Sénégal, le Burkina Faso, les Afriques, les Philippines, de traduire les Belgiques ? Traduire étant pris dans un sens plus large que le commun (faire passer d'une langue à une autre), celui décrit par Michel Serres par exemple. Pour lui, la communication s'opère à travers toute une série de transformations, de transports (du grec μεταφορά, métaphoras), de trahisons... bref de traduction (ce qu'exprime mieux le mot anglais "translation" et que symbolise le dieu grec Hermès, dieu du commerce, gardien des routes et des carrefours, des voyageurs, des voleurs, conducteur des âmes aux Enfers et messager des dieux).

Ecoutez-celui-ci, à propos de l'Afrique (chronique de Michel Serres sur France Info )...

28 septembre 2007

Les yeux







Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nou­veaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est ; et cela nous le pou­vons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles en étoiles.

M. Proust

nota bene : il faut savoir que Elstir est le peintre dans "A la recherche ..." et Vinteuil le musicien, bref des artistes

Les artistes















Photos de Daphné










Photos de Lucien






Une manière de voir l'univers avec les yeux des autres n'est-elle pas de leur donner un appareil photo ? La réponse ci-dessus avec les photos de Daphné et de Lucien.

14 septembre 2007

La bonne arrivée


























Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd’hui en automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu’accompli de cette façon, il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations par lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et de s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au cœur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom ; et que schématise (mieux qu’une promenade où, comme on débarque où l’on veut il n’y a guère plus d’arrivée) l’opération mystérieuse qui s’accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, t. 2 – A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1919.



Je sais maintenant la vanité du langage. S’il nous était possible d’atteindre les choses avec l’efficacité qui opère au cœur de l’azur, la parole deviendrait inutile. L’horizon est à la fois le désir et son achèvement. C’est une place. On habite avec elle, en elle, en face d’elle. C’est le lieu total.

L’horizon n’est pas une frontière, je l’ai toujours su. Nos maisons ne peuvent avoir que lui pour vis-à-vis. Il n’était pas aussi effrayant que je l’avais cru. Pour l’instant il symbolisait le site où j’allais bientôt me réfugier loin de Sara-de-Gaulle. Mes craintes, en l’espèce, signifiaient : j’ignore le quartier où nous allons nous établir. Et j’accablais l’horizon : lui seul pouvait contenir le phénomène qui, là-haut, résonnait sous d’improbables voussures. Aux époques lointaines où mon enfance courait les routes, je dépréciais les sensations. Je méconnaissais la race d’hommes qu’on appelle poètes. J’ignorais qu’il existât une ligne bleue des Vosges. La conquête du français viendrait plus tard, l’horizon du premier langage.


Nimrod, Le départ, Arles, Actes Sud, 2005.

17 août 2007

L'ivresse



Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs: Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.





























La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et, dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs, et les courants : je sais le soir, L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très-antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides Mêlant au fleurs des yeux de panthères à peaux D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus avec de noirs parfums !
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. - Des écumes de fleurs ont béni mes dérades Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux ...
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons!
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : - Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Millions d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi, plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Le bateau ivre.



Je n'ai pu percer sans frémir
ces portes d'ivoire ou de corne
qui nous séparent du monde invisible.

Gérard de Nerval

9 août 2007

Les muses et les sirènes





















Viens ici ! viens à nous ! Ulysse tant vanté ! l’honneur de l’Achaïe ! … Arrête ton croiseur : viens écouter nos voix ! Jamais un noir vaisseau n’a doublé notre cap, sans ouïr les doux airs qui sortent de nos lèvres ; puis on s’en va content et plus riche en savoir, car nous savons les maux, tous les maux que les dieux, dans les champs de Troade, ont infligés aux gens et d’Argos et de Troie, et nous savons aussi tout ce que voit passer la terre nourricière.

Homère, Odysée, chant XXII, traduction française, Armand Collin, 1931.




ce qu’il recherche, c’est une fille avec de jolies mèches
il semble prêt à tout pour elle, à l’amour intemporel
à la protéger en lui mettant des huiles essentielles
être le rempart, elle, serait la citadelle
chaque fois qu’il y pense
dans les yeux, il a des étincelles

quand il a dit « pour toi j’irai jusqu’au bout du monde », elle a dit « restes-y »
quand il a dit « pour la paix, j’irai chercher la colombe », elle a dit « non merci »
quand il a dit « pour toi j’irai jusqu’au bout du monde », elle a dit « restes-y »
quand il a dit « pour la paix, j’irai chercher la colombe », elle a dit « non merci »

MC Solaar, Non merci, Chapitre 7


La cité
























Corcyre (Corfou), le 8 août 2007.

C’est en rêvant au prénom -éventuellement grec (Lysias, Tomas, Nicolas, Odyseas, Yannis, Linos, Dimitri, Théodore, etc.)- du petit frère de Daphné et de Lucien (prononcez ici Dafni et Lucianos) que nous vous écrivons cette carte.

Quelle vous trouve en pleine forme et sous le soleil autant que possible. Ce qui est notre cas.

Nous approfondissons notre connaissance de Corfou avec, cette année, outre la plage d’Ulysse (enfin de retour après avoir défait les sirènes) et le village de Dafni (près du mont Pantokrator), la villégiature de Sisi (toute à la gloire d’Achille) et la plage d’ Agni (face à la côte albanaise si proche), le petit train sur la baie de Garitsa et le musée asiatique dans le palais de Saint Georges et Saint Michel !
Corfou : cité du monde.

Nous vous embrassons.

nota bene : la photo du coucher de soleil est de Dafni

Zoë & Quentin
Daphné & Lucien




19 juillet 2007

Les bulles












L’enfant auquel on a fait le cadeau se tient sur le balcon, fébrile, et suit des yeux les bulles de savon qu’il souffle dans le ciel à partir de l’anneau qu’il tient devant sa bouche. Voilà qu’un essaim de petites bulles jaillit vers les hauteurs, son allégresse chaotique rappelle un lancer de billes nacrées bleues. Ensuite, lors d’une tentative ultérieure, c’est un gros ballon ovale qui se détache du petit cercle, tremblant, empli d’une vie anxieuse : la brise l’emporte et il descend en planant dans la rue. L’espoir de l’enfant ravi le suit. L’enfant en personne s’élève dans l’espace avec sa bulle miraculeuse, comme si, pendant quelques secondes, son destin était suspendu à celui de cette structure tressaillante. Lorsque la bulle éclate enfin, après un vol tremblant et languissant, l’artiste de la bulle de savon, sur son balcon, émet un son qui est à la fois un soupir et un cri jubilatoire. Pendant le laps de temps où la bulle a vécu, le souffleur était hors de lui, comme si l’existence de la bulle avait dépendu du fait qu’elle demeurât enveloppée dans une attention qui accompagnait son vol. Tout manque d’accompagnement, toute négligence dans l’espoir et le tremblement qui escortent cette bulle dans son vol aurait condamné cette chose scintillante à un échec prématuré. Même si, plongée dans la veille enthousiaste qu’exerçait son créateur, elle était autorisée à traverser l’espace en planant, pour un instant merveilleux, elle était pourtant condamnée, au bout du compte, à se dissoudre dans le néant. Sur le lieu où a éclaté la bulle, l’âme du souffleur, après être sortie du corps de la bulle, est demeurée seule pour un bref instant, comme si la bulle et l’âme étaient parties toutes deux pour une expédition commune, la seconde perdant son partenaire à mi-chemin. Mais un instant, à peine, est alloué à la mélancolie ; ensuite, la joie du jeu revient, avec la progression cruelle que l’enfant connaît bien, désormais. Que sont les espoirs qui éclatent, sinon des incitations à mener de nouvelles tentatives ?

Le jeu se prolonge, inlassablement : de nouveau, les globes descendent en planant depuis le haut de la maison, et de nouveau le souffleur assiste avec une joie attentive ses œuvres d’art pour leur vol à travers le tendre espace. A l’apogée de l’action, lorsque le souffleur s’est entiché de ses globes comme s’il s’agissait de miracles par lui-même accomplis, les bulles de savon qui enflent et s’éloignent ne courent aucun risque de disparaître par manque d’accompagnement ravi. L’attention du petit magicien vole à leur suite dans le lointain et soutient les minces parois du corps insufflé avec son assistance enthousiaste. Entre la bulle de savon et son souffleur règne une solidarité qui exclut le reste du monde. Et comme les structures scintillantes s’éloignent, le petit artiste se détache toujours à nouveau de son corps sur le balcon, pour être totalement auprès des objets qu’il place en état d’existence. Dans l’extase de l’attention, la conscience enfantine est pratiquement sortie de sa source corporelle. Alors que l’air expiré se perd d’ordinaire sans laisser de trace, le souffle inclus ici dans les globes est pourvu d’une vie ultérieure momentanée. Pendant que les bulles se déplacent dans l’espace, celui qui les a créées est authentiquement hors de soi – auprès d’elles et en elles. Dans les globes, son exhalaison s’est détachée de lui, elle est conservée et portée au loin par la brise ; dans le même temps, l’enfant est ravi à soi-même dans la mesure où il se perd dans le vol hors d’haleine de son attention à travers l’espace animé. Ainsi, la bulle de savon devient pour son créateur le vecteur d’une surprenante expansion de l’âme. La bulle et son souffleur existent en commun dans un champ que tend la participation attentive.

L’enfant qui suit ses bulles de savon dans le champ ouvert n’est pas un sujet cartésien qui demeure sur son point de pensée sans extension tout en observant un objet étendu dans sa trajectoire à travers l’espace. Porté par un enthousiasme solidaire avec ses globes scintillants, le joueur qui mène l’expérience se précipite dans l’espace ouvert et transforme en une sphère animée la zone située entre l’œil et l’objet. Tout œil et tout attention, le visage enfantin s’ouvre à l’espace situé devant lui. Imperceptiblement, le joueur s’ouvre ainsi, dans son heureux divertissement, à une compréhension qu’il oubliera plus tard, dans les peines de l’école : le fait que l’esprit, à sa manière, est lui-même dans l’espace. Ou bien devrait-on plutôt dire : que ce qui s’appelait jadis l’esprit désignait d’emblée des communautés d’espaces ailées ? Une fois que l’on a fait ses premières concessions à ce type d’aveux, on est tenté de continuer à poser ses questions dans la même direction : si l’enfant insuffle sa respiration aux bulles de savon et leur reste fidèle en les suivant de ses regards extatiques – qui, auparavant, a déposé son souffle en l’enfant qui joue ? Qui demeure fidèle à cette jeune vie dans son exode hors de la chambre d’enfants ? De quelles attentions, de quels espaces d’animation les enfants restent-ils captifs lorsque leur vie réussit à prendre des sentiers ascendants ? Qui accompagne les jeunes garçons sur leur chemin vers les choses et vers leur quintessence, le monde partagé ? Existe-il donc dans toutes les circonstances quelqu’un dont les enfants sont l’extase lorsqu’il sortent en planant dans l’espace du possible et continuent leur ouvrage ? Et qu’arrive-t-il à ceux qui ne sont le souffle de personne ? Toute vie qui sort du rang et s’individualise demeure-t-elle en général contenue dans un souffle accompagnant ? L’idée que tout ce qui est là et devient un sujet serait le souci de quelqu’un est-elle légitime ? On connaît effectivement le besoin – Schopenhauer l’a qualifié de métaphysique- que tout ce qui appartient au monde ou à l’Etant dans son ensemble soit contenu dans un souffle, comme dans un sens ineffaçable. Peut-on satisfaire ce besoin ? Est-il justifiable ? Qui, le premier, a conçu l’idée que le monde n’est strictement rien, sinon la bulle de savon d’un souffle globalisant ? Quel être-hors-de-soi serait alors tout ce qui est effectivement ?

Peter Sloterdijk, Bulles, Spères I, Fayard, 2002.

18 juillet 2007

Le studio




















En pensant au portraitiste Malick Sidibé (Bamako) et à Germain Kiemtore (Ouaga).

1 juillet 2007

L'iris



Merci d’être, sans jamais te casser, iris, ma fleur de gravité. Tu élèves au bord des eaux des affections miraculeuses, tu ne pèses pas sur les mourants que tu veilles, tu éteins des plaies sur lesquelles le temps n’a pas d’action, tu ne conduis pas à une maison consternante, tu permets que toutes les fenêtres reflétées ne fassent qu’un seul visage de passion, tu accompagnes le retour du jour sur les vertes avenues libres.

René Char, Lettera amorosa, Gallimard, 1953.




















21 juin 2007

La spirale





Le caracol est la conque marine dont le son convoque les Mayas, le colimaçon qui recycle au-dedans l'extérieur, la spirale qui enroule le passé, le présent et le futur, le glyphe polysémique omniprésent de l'art préhispanique qui, depuis le monde intérieur de sa coquille primordiale, régénère tous les hommes.

« Ils racontent qu'on utilisait le caracol pour rassembler la communauté, pour que la parole circule d'une personne à l'autre et que naisse l'accord... Le caracol était cet instrument qui fait que l'oreille entende la parole même la plus lointaine. » Sous-commandant insurgé Marcos.






















Les Caracoles revendiquent une référence au passé des civilisations autochtones. Certains indigènes expliquent ainsi que le caracol permettait, dans les temps anciens, « d’alerter les communautés en cas de danger » et, maintenant, de « faire entendre la voix des zapatistes ». On a aussi évoqué les représentations sculptées de caracoles, dont émerge la figure d’un vieillard, et qui peuvent être interprétées comme une manifestation plastique de la conception maya du temps. De fait, la spirale témoigne bien d’une représentation temporelle qui s’écarte des simplifications finalistes d’une histoire linéaire, sans pour autant s’enfermer dans les cercles de la répétition. Elle évoque aussi des manières de parler, de penser ou d’être, qui ne sont pas sans rapport avec celles que l’on peut observer dans les communautés indigènes : éviter de manifester sa soumission à un intérêt immédiat ou un empressement à atteindre directement son but, comme le voudraient les logiques de la rationalité instrumentale et de l’efficacité optimisée ; admettre que beaucoup de détours peuvent parfois être un judicieux moyen de trouver son chemin et que le temps perdu de l’errance est une expérience bénéfique.

Extrait de la postface « L’âge des escargots » de Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Flammarion, 2005.



11 juin 2007

Le bonheur


Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du cœur.
Il faut évidemment que les sentiments suscités par le kitsch puissent être partagés par le plus grand nombre. Aussi le kitsch n’a-t-il que faire de l’insolite ; il fait appel à des images clés profondément ancrées dans la mémoire des hommes : la fille ingrate, le père abandonné, des gosses courant sur une pelouse, la patrie trahie, le souvenir du premier amour.
Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit : Comme c’est beau, des gosses courant sur une pelouse !
La deuxième larme dit : Comme c’est beau, d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !
Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est le kitsch.
La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.


Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Gallimard 1984.




























25 mai 2007

La valse





















Je bois à ta gloire mon Dieu
Toi qui m’as fait si triste
Tu m’as donné un peuple qui n’est pas bouilleur de cru
Quel vin boirai-je à ton jubilate
En cette terre qui n’est pas terre à vigne
En ce désert tous les buissons sont des cactus
Prendrai-je leurs fleurs de l’an
Pour les flammes du buisson ardent de ton désir
Dis-moi en quelle Egypte mon peuple a ses fers aux pieds

Christ je me ris de ta tristesse
O mon doux Christ
Epine pour Epine
Nous avons commune couronne d’épines
Je me convertirai puisque tu me tentes
Joseph vient à moi
Je tète déjà le sein de la vierge de ta mère
Je compte plus d’un judas sur mes doigts que toi
Mes yeux mentent à mon âme
Où le monde est agneau ton agneau pascal
Christ
Je valserai au son de ta tristesse lente

Tchicaya U’Tamsi, Christ, Epitome.



17 mai 2007

La cendre









Parce que le sacre était pour elle
la résurrection de la France
et qu’elle portait la France en elle
de la même façon qu’elle portait sa foi
……
Comment vous parlaient ces voix ?
Lui avait-on demandé quand elle était vivante
-elles me disaient : va fille de Dieu
va fille au grand cœur.
Ce pauvre cœur qui avait battu pour la France
Comme jamais cœur ne battit
On le retrouva dans les cendres
que le bourreau ne pu ou n’osa ranimer
Et l’on décida de le jeter à la Seine
"Afin que nul n’en fit des reliques"
…………
Dans le grand bruit de forges
ou se forgeait la ville
que les brésiliens appellent aujourd’hui
la capitale de l’espoir,
Jeanne et la république
Étaient toutes deux la France
parce qu’elles étaient toutes deux
l’incarnation de l’éternel appel à la justice.
…………
Le monde reconnaît la France
Lors qu’elle redevient pour tous les hommes
une figure secourable.
Et c’est pourquoi, dans les pires épreuves
Il ne perd jamais confiance en elle.

André Malraux

































Amis
Dessous la cendre
Le feu
Va tout brûler
La nuit
Pourrait descendre
Dessus
Nos amitiés

Voilà que d'autres bras tendus
S'en vont strier nos aubes claires
Voilà que de jeunes cerveaux
Refont le lit de la charogne

Nous allons compter les pendus
Au couchant d'une autre après-guerre
Et vous saluerez des drapeaux
En priant debout
Sans vergogne

Amis, dessous la cendre...

La nouvelle chasse est ouverte
Cachons nos rires basanés
Les mots s'effacent sous les poings
Et les chansons sous les discours

Si vos lèvres sont entrouvertes
Un ordre viendra les souder
Des gamins lâcheront les chiens
Sur les aveugles
Et sur les sourds

Je crie
Pour me défendre
A moi, les étrangers
La vie est bonne à prendre
Et belle à partager

Si les massacres s'accumulent
Votre mémoire s'atrophie
Et la sinistre marée noire
Couvre à nouveau notre avenir

Vous cherchez dans le crépuscule
L'espérance de la survie
Les bruits de bottes de l'Histoire
N'éveillent pas vos souvenirs

Amis, dessous la cendre...

Paroles et musique de Serge Utgé-Royo



29 avril 2007

Le souffle



















Ecoute plus souvent
Les Choses que les Etres
La Voix du Feu s’entend,
Entends la Voix de l’Eau.
Ecoute dans le Vent
Le Buisson en sanglots :
C’est le Souffle des ancêtres.

Ceux qui sont morts ne sont jamais partis :
Ils sont dans l’Ombre qui s’éclaire
Et dans l’ombre qui s’épaissit.
Les Morts ne sont pas sous la Terre :
Ils sont dans l’Arbre qui frémit,
Ils sont dans le Bois qui gémit,
Ils sont dans l’Eau qui coule,
Ils sont dans l’Eau qui dort,
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule :
Les Morts ne sont pas morts.

[...]

Birago Diop, Souffles dans Leurs et lueurs, Ed. Présence africaine, 1960.















































31 mars 2007

Les battements



« Y a-t-il des départs ? Y a-t-il des arrivées ? Quelqu’un voyage-t-il ? Quelqu’un fait-il ce voyage ? Quelqu’un peut-il être assez longtemps le même pour être en deux points différents ? Où suis-je moi, lorsque la caravane avance ou se repose ? Qui respire dans ma poitrine pendant les longues journées de mon absence ? Qui pose les questions sans espoir de réponse ? »

Audrey m’a donné cette photo, à son retour du Mali. Elle m’écrit : « La photo, je l’ai faite en pensant à « ta » phrase : « le chemin se fait en marchant »..... ». Merci à elle. J’y repense quant à moi en lisant « Caravane », cette très belle BD franco-argentine en N/B, dont la dernière phrase est :
Le désert est un jardin absent.

« L’homme est ignorant – dit un chamelier – il veut toujours aller plus loin.
Le coeur par contre, est sage : il n’ambitionne que de battre ».

Bernard Olivié & Jorge Zentner, Caravane, FRMK, 2003

Ce qui m’amène à Apollinaire dont l’un des recueils est intitulé Le Guetteur mélancolique (Poésie/Gallimard) :

Et toi mon cœur pourquoi bas-tu

Comme un guetteur mélancolique
J’observe la nuit et la mort

29 mars 2007

Le choix





Un prénom irlandais
Une mère de partout
Danoise, catalane
Française malgré tout

Un papa huguenot
Et citoyen du monde
Quelques fois parigot
Aux racines vagabondes

Pisseuse ou petit con
Princesse ou poulbot
Tu prendras ce prénom
Comme un premier cadeau

Il te dira le vent
Qui souffle sur Shannon
Et le vert du printemps
Sur l'île d'Avalon

Quand viendras-tu Malone
Aimeras-tu ce monde
Cette triste Babylone
Cette planète moribonde

J’ai le cœur assez grand
Pour encore de l’amour
Et pour toi, mon enfant
Lumière de mes jours

En voudras-tu longtemps
En auras-tu aussi
Pour ces fous inconscients
Qui t’offrent cette vie

Celle ci sera pleine
De plaisirs mais encore
De chagrins et de peines
Qui te rendront plus fort

La vie est un long fleuve
Tranquille ou bien funeste
Les hommes font ce qu’ils peuvent
Le destin fait le reste

Quand viendras-tu Malone
Aimeras-tu ce monde
D’avance tu nous pardonnes
Si tu le trouves trop immonde

Tellement de misère
De souffrances et de haine
Tellement de galères
Pour le moindre « je t’aime »

Mais tellement aussi
De tous petits bonheurs
D’innocences épanouies
Comme bouquets de fleurs

Nous t’apprendrons, mon ange
A lutter chaque jour
Pour que ce monde change
Pour un peu plus d’amour

T’apprendrai à écrire
Pour chanter tes colères
Et pour voir ton sourire
Illuminer la terre

Quand viendras-tu, Malone
Aimeras-tu ce monde
Ton île d’Avalon
Le soleil et puis l’ombre
Ton île d’Avalon
Et le soleil et puis l’ombre

Renaud - Malone - Rouge Sang - 2006
















Ma plume est une arme de poing / Mes mots parfois sont des grenades
Dans ce monde cruel et crétin / Ma guitare est en embuscade

Contre toutes les barbaries / Contre les silences assassins
Le conformisme des nantis / Et l'ignorance des gens de rien

Car si jamais une chanson / N'a fait tomber un dictateur
Si la tyrannie, l'oppression / Vivent toujours de belles heures

Je sais que j'écrirai toujours / Comme un acte de résistance
Outre quelques chansons d'amour / A l'encre noire de la violence

C'est pas donné aux animaux / C'est la mission des baladins
De combattre avec des mots / De faire des couplets des coups d'poing

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime

Au premier rang de mes colères / L'Amérique du grand capital
George Bush et ses chiens de guerre / Et son putain d'ordre moral

Son modèle de société / Mi decadente mi puritaine
Sa peine de mort légalisée / Par des Cours que l'on dit Suprêmes

Sa sous-culture qu'il voudrait bien / Imposer à la terre entière
Coca, Mac'do, rappeurs crétins / Disneyland et Schwartzeneger

Loi du plus fort, loi de la jungle / Consommation et pollution
A chaque citoyen son flingue / Amour du drapeau à la con

Je rêve que vivent un jour / Dans ce pays dégénéré
Des centaines de Mickaël Moore / Des Luther King par milliers

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, j'extermine

Autre fléau, autre danger / Ces putains d'églises à la con
Les évangelistes timbrés / Rabbins, Ayathollas, curetons

Combien de guerre, combien d'horreurs / Ces imbéciles ont engendrées
Par leurs discours de malheur / Sur des masses de demeurés

Tous ceux-là considèrent la femme / Comme une pute ou une sainte
Promettent la damnation de l'âme / A qui ne vit pas dans la crainte

Trouverai-je jamais les mots / Pour dire mon mépris profond
De tous les dieux, tous leurs dévôts / Et de toutes les religions

La mienne se résume en fait / A l'amour et à l'amitié
A l'amour de cette planète / Où vit l'homme et sa fiancée

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, j'élimine

Chaque jour ils sont des milliers / Les enfants qui meurent sans bruit
Quand des milliards sont dépensés / Pour sur-armer tous les pays

On mise sur le nucléaire / On surconsomme, on surproduit
Lorsque la moitié de la terre / Crève de faim, de maladie

La charité a remplacé / La justice, et c'est l'Abbé Pierre
Qui doit chaque jour s'y coller / Pour que nos consciences soient claires

Pour faire du spectacle avec ça / Il y a toujours un projecteur
Et toujours une caméra / Comme un vautour sur le malheur

Avec l'horreur ils font du fric / Et avec la mort de l'audience
Notre époque est télé-merdique / L'info remplace la connaissance

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime

S'attaquer aux moulins à vent / De l'injustice, de la misère
Comme je le fais de temps en temps / Dans mes petites chansons colère

Ça relève de l'utopie / Mais y a-t-il autre chose à faire
Poser des bombes, prendre un fusil / Ou suivre le troupeau pépère

Qui imagine changer l'histoire / En votant pour quelques gangsters
En déléguant tous les pouvoirs / A des politiciens pervers

Vienne un jour ce monde impossible / Où les enfants seront bénis
Où nulle femme ne s'ra la cible / De la violence ou du mépris

Où les hommes vivront d'amour / Comme l'ont dit d'autres que moi
Où plus personne ne sera sourd / Aux cris de détresse ou d'effroi

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime
Je dégomme, j'extermine / Je dégomme, j'élimine
Je dégomme, j'assassine

Renaud - J'ai retrouvé mon flingue - Rouge Sang - 2006
















Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes

Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d'un vers français brillant comme une larme

Léo Ferré
(chanté par Noir Désir, Des visages des figures, 2001)




22 mars 2007

L'itin-errance



Nous sommes dans l’errance et ne sortirons pas de l’itinérance. Le renoncement au paradis ne fait que commencer. L’histoire de l’humanité ne fait que commencer. L’acceptation de la tragédie humaine (et sans doute de la tragédie de l’Univers) est la condition sine qua non de toute anthropolotique.
Agir ? J’ai dit le principe d’incertitude inclus dans toute action, et singulièrement toute action politique. J’ai dit l’incertitude inouïe de l’action pour l’humanité. Celle-ci, de plus, risque à chaque instant la folie. Nous n’allons pas éliminer l’incertitude et l’aléa, nous allons apprendre à mieux travailler et jouer avec eux. Nous ne deviendrons pas subitement « sages », nous allons apprendre à commercer avec notre folie pour nous préserver de ses formes atroces et massacrantes.
Parier ? Nous ne savons pas si tout est déjà joué, si rien n’est joué. Rien n’est sûr, surtout pas le meilleur, mais y compris le pire. C’est dans Nuit et Brouillard qu’il nous faut jouer.
Il nous faut enfin formuler le principe spermatique de l’action politique. L’action politique n’est pas dotée de l’efficacité de l’action physique, où chaque coup de marteau, s’il est bien asséné, enfonce un peu plus le clou. C’est que l’efficacité politique, comme l’efficacité biologique de la sexualité, a besoin d’innombrables efforts infructueux, d’un gaspillage inouï d’énergie et de substance vitale pour arriver enfin à une fécondation. Des myriades de spores et pollens s’envolent des plantes et meurent pour la plupart avant de naître. […] Semer la vie, pour nous, c’est la dépense d’efforts sans nombre, c’est la production de germes sans nombre, mais en même temps semer peut coïncider avec s’aimer, c’est-à-dire avec l’amour qui transfigure deux êtres et trouve sa finalité dans leur extase de communion.
Et voici le symbole, que chacun a pu et peut vivre, de cette identité complexe entre l’accouplement de deux êtres et l’accomplissement aveugle d’une fonction venue du fond des âges et qui va vers l’horizon des temps : on en revient à ce que nous savions avant toute connaissance et toute conscience, tout en arrivant à ce que toute connaissance et toute conscience nous disent d’accomplir et d’épanouir : semer -> s’aimer -> semer.

Edgar Morin, Pour sortir du XXè siècle, Le Seuil, 1984.














Avant, je rêvais de partir pour partir et revenais toujours. Je pars sans bouger à présent, et il n’y a pas de retour. On ne part pas, écrivait Rimbaud, ce qui pourrait s’entendre aussi par : on ne cesse de partir, et les vrais voyages ne sont pas ceux qu’on croit. Cette mer qui n’existe pas derrière les peupliers est pour moi plus réelle que la mer, et plus loin que toutes les Abyssinie. Suffit de se laisser faire.

...

Au fond, les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis. Solitaires. Silencieux. Souvent ils commencent dans une chambre où l’on est enfermé parce qu’il pleut ou parce qu’on est malade, obligé de garder le lit. On a huit ou neuf ans, le goût des images qui partent toutes seules dans tous les sens et qu’on lit de même, en sautant par-dessus les fuseaux horaires, uniquement préoccupé du cours qu’elles ouvrent en nous et attentif au fleuve qui va venir, qui doit venir, gonflé qu’il est de toute l’eau du regard, de la pluie qui tombe peut-être dans ce monde tout près où l’on est plus ; gonflé, oui, et irisé par la fièvre douce (encore et peut-être) qui nous saoule un peu et nous fait dériver entre les motifs du papier peint décoloré.


Guy Goffette, Partance et L’agencement du Monde ou le voyage rêvé du Marquis de Sy, extrait de Partance et autres lieux, Gallimard, 2000.

14 mars 2007

L'alpha




















A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corselet velu de mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances de glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides,
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Arthur Rimbaud, Voyelles, Poésies 1870-1871, dans Arthur Rimbaud, Oeuvres complètes, correspondance, Robert Laffont, 1992.


















« Comment écrire alors que ton imaginaire s’abreuve, du matin jusqu’aux rêves, à des images, des pensées, des valeurs qui ne sont pas les tiennes ? Comment écrire quand ce que tu es végète en dehors des élans qui déterminent ta vie ?
Comment écrire dominé ?
L’unique hurlement est en toi.
Un cri fixe qui te pourfend chaque jour : il s’oppose à ces radios, à ces télévisions, à ce monologue d’images occidentales fascinantes ; il refuse cette aliénation active au Développement dans laquelle les tiens ne sentent même plus que leur génie intime est congédié.
Un cri roide chaque jour.
Un silencieux tocsin. »
Quatrième de couverture de Ecrire en pays dominé, de Patrick Chamoiseau (Gallimard, 1997).

12 mars 2007

La mascarade



















Masques ! Ô Masques !
Masque noir masque rouge, vous masques blanc - et noir -
Masques aux quatre points d'où souffle l'Esprit
Je vous salue dans le silence !
Et pas toi le dernier, Ancêtre à tête de lion.
Vous gardez ce lieu forclos à tout rire de femme, à tout sourire qui se fane
Vous distillez cet air d'éternité où je respire l'air de mes Pères.
Masques aux visages sans masque, dépouillés de toute fossette comme de toute ride
Qui avez composé ce portrait, ce visage mien penché sur l'autel de papier blanc
A votre image, écoutez-moi !
Voici que meurt l'Afrique des empires — c'est l'agonie d'une princesse pitoyable
Et aussi l'Europe à qui nous sommes liés par le nombril.
Fixez vos yeux immuables sur vos enfants que l'on commande
Qui donnent leur vie comme le pauvre son dernier vêtement.
Que nous répondions présent à la renaissance du Monde
Ainsi le levain qui est nécessaire à la farine blanche.
Car qui apprendrait le rythme au monde défunt des machines et des canons ?
Qui pousserait le cri de joie pour réveiller morts et orphelins à l'aurore ?
Dites, qui rendrait la mémoire de vie à l'homme aux espoirs éventés ?
Ils nous disent les hommes du coton du café de l'huile
Ils nous disent les hommes de la mort.
Nous sommes les hommes de la danse, dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur.

Léopold Sedar Senghor, Prière aux masques, Chants d'ombres, 1945.






































« Le masque africain, écrit André Malraux, n’est pas la fixation d’une expression humaine, c’est une apparition… Le sculpteur n’y géométrise pas un fantôme qu’il ignore, il suscite celui-ci par sa géométrie, son masque agit moins dans la mesure où il ressemble à l’homme que dans celle où il ne lui ressemble pas ; les masques animaux ne sont pas des animaux : le masque antilope n'est pas une antilope, mais l'esprit-Antilope, et c'est son style qui le fait esprit. » Qui, mieux que l’auteur de l’Intemporel, pouvait exprimer la double nature du masque, vecteur de sacré en même temps qu’œuvre d’art dont la beauté concourt à l’efficacité religieuse ? Carl Estein définissait, quant à lui, le masque comme « une extase immobile »… « Extase », certes, dans la mesure où le porteur de masque cesse, un temps, d’être lui-même, pour incarner tel ancêtre tutélaire, tel génie de la brousse, tel héros mythique rattaché à son clan. « Immobile »… A contrario, ce terme ne semble guère approprié si l’on songe à la fonction intrinsèque du masque : n’est-elle pas précisément de mimer la Création, de chanter l’origine du monde, de faire tournoyer les esprits ? Rien de moins statique, en effet, que le masque africain. Et rien de moins fidèle que la perception que l’on en a, si l’on contemple ces cohortes de faces de bois épinglées, tels des papillons, dans les vitrines de musée ! Car sous les cieux d’Afrique, le masque est danse, tourbillon, musique, prière, couleur tout à la fois. C’est un spectacle total, une « mascarade » au sens plein du terme, c’est-à-dire un ballet masqué imprégné de sacré et de merveilleux, parfois même de comique et de burlesque, provoquant le rire ou les pleurs, la joie ou la terreur. Aussi le visage sculpté dans le bois que l’on admire dans les salles d’un musée, figé comme une statue, nu, propre et lissé comme un bibelot, n’est que la partie tronquée de ce que l’on nomme « masque » dans son pays d’origine. Pour bien le comprendre, il faut alors l’imaginer encore auréolé de sa couronne de fibres végétales, de sparterie ou d’étoffes, tournoyer sous les pas du danseur au milieu des cris d’une assistance médusée, admirative mais vaguement effrayée.

Bérénice Geoffroy-Schneiter, Arts premiers, Assouline, 2005.





Merci à Brahima Gnamou de permettre aux masques du Son de sortir et de nous y avoir invités…






















9 mars 2007

La vision


- C’est pour la vision ? me demande l’employé à l’entrée du Parc.
- Oui, c’est pour la vision, lui répondis-je après un instant d’hésitation (quelle vision ?).
Aurais-je dû lui dire que nous venions pour la chasse… aux images ?
Ci-dessous, ce que nous avons vu ou aurions pu voir.









































Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.



Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! - Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu ; et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crêve dans son bondissement par les choses inouïes et innommables : viendront d'autres horribles travailleurs ; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé !

Arthur Rimbaud, lettre dite du Voyant, lettre d’A. Rimbaud à A.P. Demeny, Charleville, le 15 mai 1871.

8 mars 2007

Le 8 mars












Le 8 mars est jour férié au Burkina Faso. Instauré par Thomas Sankara, celui-ci voulait donner l’occasion à chaque homme d’échanger de rôle avec sa femme, en commençant par cette journée-là. Ce qu’il n’avait pas prévu, c’est que les marchandes de légumes sur les marchés, confrontées à des acheteurs novices, allaient doubler, ce jour-là, le prix des marchandises les plus courantes… et eux de tomber dans le panneau (selon Madame Zongo, raconté dans la cour d’Hortense).























La mer quand elle a fait son lit sous la lune et les étoiles et qu’elle veut sombrer tout à fait dans le sommeil ou dans l’extase
la mer quand les poissons ont trouvé une autre route pour tirer la soie du cocon et gagner leur temps de paresse
la mer quand plus rien ne la retient d’en faire à sa tête
le contrat des Compagnies maritimes ni le traité des Eaux territoriales
ni le cours du baril ni celui du dollar
la mer enfin quand elle peut se ranger pour de bon et voyager incognito
ne descend pas à l’hôtel comme on pourrait s’attendre de la part d’une personne de son importance, non car elle n’a rien à voir avec les chambres de hasard et peu lui importe que des princes y soient descendus
la mer comme tout ce qui cherche mesure à sa soif ne descend pas, elle monte
elle monte dans les trains à petite vitesse les derniers survivants de l’ère vagabonde
à pratiquer le précepte bouddhique du voyage
et qui vont de gare en gare abandonnées dans la bruyère pour le plaisir de quelques vaches
elle monte dans les collines pour voir les toits d’ardoise et les tuiles
et la lumière sur eux qui pêche à la ligne et le mouvement de la terre alertée
elle monte aussi dans les chambres pour saluer les femmes
qui savent aimer et dont le corps garde longtemps la chaleur des étreintes
et là, s’arrête enfin et ses vagues l’une après l’autre se couchent dans leurs yeux
alors les femmes se lèvent car il est l’heure du café dans la cuisine
l’heure à nouveau d’affronter la houle des enfants et ces pensées en grand tumulte
qui vont viennent se brisent en éclats de verre et toujours ressuscitent
comme cet oiseau inlassable au fond du noyer qui répète
la même question - deux ou trois mots seulement – et le coeur est au large…


- Mère, que disais-tu déjà ?
(J’ai vu bouger tes lèvres) et ces yeux, qui te les as changés ?

Guy Goffette, Eloge pour une cuisine de province (extrait), cité dans Poèmes à dire, Une anthologie de poésie contemporaine francophone, Gallimard, 2002.
Le livre m'a été prêté par Natalie, la photo de Maman par Viviane, le poème dicté par Daphné.















Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J'ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu'au cœur de l'Eté et de Midi, je te découvre, Terre promise, du haut d'un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l'éclair d'un aigle.

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d'Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l'Aimée.

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l'athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau
Délices des jeux de l'Esprit, les reflets de l'or rouge sur ta peau qui se moire
A l'ombre de ta chevelure, s'éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l'Eternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Femme noire, Chants d’ombres, 1945.

7 mars 2007

Les cimes



Raconte-moi
La parole du griot
Qui chante l’Afrique
Des temps immémoriaux
Il dit
Ces rois patients
Sur les cimes de silence
Et la beauté des vieux
Aux sourires fanés
Mon passé revenu
Du fond de ma mémoire
Comme un serpent totem
A mes chevilles lié
Ma solitude
Et mes espoirs brisés
Qu’apporterai-je ?
A mes enfants
Si j’ai perdu leur âme ?

Il dit
Le griot à la langue pendante
« Vous irez plus loin encore
Dans la forêt blanche
Des bétons entassés
Et vous pleurerez
Dans les quartiers boueux
D’une ville sans refuge
Il dit aussi
Le griot nouveau
Regardez !
Il est déjà des hommes
Que les révoltes étreignent ».

Véronique Tadjo, Raconte-moi, extrait de Latérite, Hatier, 1984.














































Bon anniversaire Lucien, écoute les cimes
bon anniversaire Maman, que l'Afrique te parle !

3 mars 2007

Le chagrin




Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon de terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret en nous-mêmes, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute.

Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, Editions l’Arbalète, Lyon, 1958, cité par Christian Caujolle, dans « Ce monde visible », Photos nouvelles, n° 43, janvier-février 2007.
































Toute seule, sans travail, la langue parle à plusieurs voix et raconte sans moi l’effeuillage du prélude. Voici le manteau, centon rapiécé, plus le récit simplement additif et composite de la chute des feuilles successives de l’habit ou des pages qui relatent le déshabillage, voici, de plus, l’Empereur de la Lune au centre, devenu la risée du public et bientôt sa tête de Turc, sous les lazzis et les sifflets, voilà enfin ce qu’Arlequin porte au centre de son centre, au sein de tous les plis de ses habits, ou en dessous de tous ses dessous : ce qu’il est, un et plusieurs.
Michel Serres, Le Tiers-Instruit.

23 février 2007

La porte







Poussant la porte en toi, je suis entré
Agir, je viens
Je suis là
Je te soutiens
Tu n’es plus à l’abandon
Tu n’es plus en difficulté
Ficelles déliées, tes difficultés tombent
Le cauchemar d’où tu revins hagarde n’est plus
Je t’épaule
Tu poses avec moi
Le pied sur le premier degré de l’escalier sans fin
Qui te porte
Qui te monte
Qui t’accomplit

Je t’apaise
Je fais des nappes de paix en toi
Je fais du bien à l’enfant de ton rêve
Afflux
Afflux en palmes sur le cercle des images de l’apeurée
Afflux sur les neiges de sa pâleur
Afflux sur son âtre… et le feu s’y ranime
AGIR, JE VIENS
Tes pensées d’élan sont soutenues
Tes pensées d’échec sont affaiblies
J’ai ma force dans ton corps, insinuée
… et ton visage, perdant ses rides, est rafraîchi
La maladie ne trouve plus son trajet en toi
La fièvre t’abandonne

La paix des voûtes
La paix des prairies refleurissantes
La paix rentre en toi

Au nom du nombre le plus élevé, je t’aide
Comme une fumerolle
S’envole tout le pesant de dessus tes épaules accablées
Les têtes méchantes d’autour de toi
Observatrices vipérines des misères des faibles
Ne te voient plus
Ne sont plus

Equipage de renfort
En mystère et en ligne profonde
Comme un sillage sous-marin
Comme un chant grave
Je viens
Ce chant te prend
Ce chant te soulève
Ce chant est animé de beaucoup de ruisseaux
Ce chant est nourri par un Niagara calmé
Ce chant est tout entier pour toi

Plus de tenailles
Plus d’ombres noires
Plus de craintes
Il n’y en a plus trace
Il n’y a plus à en avoir
Où était peine, est ouate
Où était éparpillement, est soudure
Où était infection, est sang nouveau
Où étaient les verrous est l’océan ouvert
L’océan porteur et la plénitude de toi
Intacte, comme un œuf d’ivoire

J’ai lavé le visage de ton avenir

Henri Michaux (né sur la Meuse), « Agir, je viens », dans L’espace du dedans, Gallimard, 1966.

... du moins est-ce ce que j'espère, ce à quoi j'aspire.













Agrandi hébété
j’ouvre
mon cœur jusqu’à toi

Ton ventre
chaud
me boude mais
chaque jour est pour
nous jour d’âme

Ce monde
pourtant tordu
condamne ton cœur
à la vacance

Et je sens
que l’hiver
n’a plus de puissance
sur ton endroit où
l’âme a brûlé

Le temps aux abois
promène tant
de petits copinages grégaires
le long de pelouses
dans ces rues mesquines
en cette ville de pierres

Le temps halète et hurle
sur la berge de ton grand ventre
comme du velours tout noir

Demain
nous ferons l’amour
avec l’insomnie et la lumière
seulement
sache
demain un trèfle
boira l’orchidée
avant que ta main ne siffle

Le ciel en sera rempli de sommeil
et tous ces gens de Blaye goulus
délivrés de ta lèvre
demain
viendront boire tes dents
en feu
et ta bouche
et ton front

Toi
Mon amour
tu seras perpendiculaire
aux petits matins
chantant d’amour
nue et offerte
livrée comme les berges
d’un grand fleuve
turbulente
douce

Moi
posé sur ton naufrage
j’attendrai la vague
et ta voix
et tes yeux
et le corail
et ton odeur dure de femme férue

Ensemble nous allons fustiger
le grand complot
où je te laisse pleurer d’amour

Ce jour
est déjà demain
drapé au cœur strident
d’un temps farouche
Ce jour est déjà tout rempli d’angoisse
et d’insomnies géantes
et comme tu vois
il n’y a pas d’oiseau
au-dessus du ciel
pour porter un départ
sur les vallons
restent le cœur et la jaune
liberté d’aimer
l’espérance elle a mis
les voiles
la foi est plaie vivace
dans le flux du thorax
le soir vient
un grand amour entre
en hivernage
aimer avec tant d’endurance
c’est presque ensemencer
l’apparition de la transparence
au fond bleu de l’été

Et d’ici même
je te jure de ne pas prendre
ton amitié pour autant sans beauté

Tu restes pour moi
cette roue embuée
qui mène au baiser
voie d’exigence absolue
tracée à mon plus grand insu

Tu es mon plein jour vêtu
de nuit rouge
dans la profonde froidure
d’un coeur pané

Tu es l’imposture blasée
prête à jaillir
de ton beau vêtements d’été

Tu es l’incendie
qui dort dans le creux
de mon souffle
tu es la guitare égrénée
note par note sur mon front apaisé
et moi que tu aimes tant
je suis ton cèdre cent fois
centenaire
planté aux bords infinis du printemps

Surtout ne me demande pas
jusqu’où nous avons vécu
cette savoureuse hallucination

Je suis né là même
affublé de calendes
rangé comme une chevelure
ébourrifé d’endives
le cœur pris à mort dans un ruisseau

Sony Labou Tansi (né sur le Congo), L’agrandi, Poèmes et vents lisses, Le bruit des autres, 1995.

17 février 2007

L'enfance




Probablement l’un des derniers vers d’Antonio Machado, écrit quelques jours avant sa mort.

Ces jours d’azur, ce soleil de l’enfance.









L'oeil ouvert de Lulu.
La seule manière de prendre Daphné serait-elle de s'attaquer à son reflet ?
L’une de mes premières photos : de Lionel et Raphaël.
La photo d'une fille, les yeux fermés, par sa mère.

11 février 2007

La commune




















L’esthétique de la terre semble, comme toujours, anachronique ou naïve : réactionnaire ou stérile.
Cette gageure est pourtant à dépasser, faute de quoi les prestiges (et les dénaturations) de la consommation standardisée à l’internationale l’emporteront définitivement, dans l’affect des communautés, sur le plaisir de consommer ce qu’on produit. Le problème est que ces dénaturations déclenchent déséquilibre et tarissement. Dans ce plein-sens, la passion de la terre où l’on vit est un acte débutant, éternellement à risquer.



Esthétique de la terre ? Dans la poussière famélique des Afriques ? Dans la boue des Asies inondées ? Dans les épidémies, les exploitations occultés, les mouches bombillant sur les peaux en squelette des enfants ? Dans le silence glacé des Andes ? Dans les pluies déracinant les favelas et les bidonvilles ? Dans la pierraille et la broussaille des Bantoustans ? Dans les fleurs autour du cou, et les ukulélés ? Dans les baraques de fange couronnant les mines d’or ? Dans les égouttoirs des villes ? Dans le vent aborigène ravagé ? Dans les quartiers réservés ? Dans l’ivresse des consommations aveugles ? Dans l’étau ? La cabane ? La nuit sans lumignon ?



















Oui. Mais esthétique du bouleversement et de l’intrusion. Trouver des équivalents de fièvre pour l’idée « environnement » (que pour ma part je nomme entour), pour l’idée « écologie », qui paraissent si oiseuses dans ces paysages de désolation. Imaginer des forces de boucan et de doux-sirop pour l’idée de l’amour de la terre, qui est si dérisoire ou qui fonde souvent des intolérances si sectaires.
Esthétique de la rupture et du raccordement.
Car tout est là, et presque tout est dit, quand on fait remarquer qu’il ne s’agirait en aucun cas de transformer à nouveau une terre en territoire. Le territoire est une base pour la conquête. Le territoire exige qu’on y plante et légitime la filiation. Le territoire se définit par ses limites, qu’il faut étendre. Une terre est sans limites, désormais. C’est pour cela qu’il vaut qu’on la défende contre toute aliénation.
Esthétique du continu-variable, du discontinu-invariant.

Edouard Glissant, « Les écarts déterminants », dans Poétique de la Relation, Poétique III, Gallimard, 1990.

6 février 2007

La fleur du figuier





Figuier, depuis longtemps je voudrais savoir comment tu esquives
presque entièrement la floraison
et jusqu’au cœur du fruit précoce,
à l’abri des louanges tu pousses ton secret ;
tels les canaux d’une fontaine, ton branchage courbé
transporte la sève, qui se jette, presque sans se réveiller,
du sommeil dans le bonheur.
Tel le dieu se changeant en cygne.

… Tandis que nous… On s’arrête,
ah, on se fait gloire de fleurir
et dans la pulpe tardive de notre fruit caduc
nous pénétrons trahis.
Rares sont ceux en qui l’action monte si fort à l’assaut
qu’embrassés en plein cœur ils se tiennent à l’affût
quand
la tentation de fleurir – comme l’air allégé de la nuit -,
effleure leur bouche et leurs paupières :
ce n’est peut-être que chez le héros
et chez ceux désignés pour un départ précoce, que la mort en jardinant
a autrement courbé les artères.

Ceux-là s’y jettent, devançant leur propre sourire
Comme l’attelage du roi vainqueur s’élance
sur les bas-reliefs de Karnak.
Etrangement proche est le héros de ceux qui sont morts trop jeunes.
Peu lui importe de durer. Sa présence est ici
toute dans le départ,
sans cesse il s’arrache à lui-même pour entrer
dans la constellation mouvante du danger ;
peu l’y trouveraient. Pourtant
le même destin qui nous ignore,
se laisse tout à coup charmer par lui
et le porte au cœur de son monde turbulent.
Je n’entends personne comme lui. Brusquement,
le timbre profond de sa voix me traverse de son torrent..
Comme j’aimerais alors fuir devant l’ardeur du désir
Oh ! que ne suis-je donc un petit garçon,
que ne m’est-il permis de le devenir ; je serais assis,
appuyé sur mes bras futurs, à lire
l’histoire de Samson, comment sa mère d’abord stérile
avait par la suite enfanté la gloire.
N’était-il pas héros déjà, ô mère,
en ton sein,
le choix n’a-t-il pas eu lieu déjà en toi ?
Des milliers bouillonnaient en ton sein, et voulaient être lui.
mais vois : il saisit et refusa -, choisit et sut.
Et lorsqu’il brisa les colonnes, c’était
comme si sorti du domaine de ton corps dans un monde plus étroit ,
il continuait de choisir et de savoir.
Ô mères des Héros, ô sources de torrents impétueux
Gouffres, où du haut bord de leur cœur
se précipitent déjà, victimes futures du fils
des jeunes filles déchirées.
Car le héros prenait d’assaut les stations de l’amour ;
chaque battement de cœur qui lui était destiné le lançait plus loin,
il se tenait au bout des sourires, - déjà détourné, autre.

Rainer Maria Rilke, Sixième élégie de Duino, Elégies de Duino, édition bilingue, traduit de l’allemand par Lorand Gaspar et Armel Guerne, Seuil, 1972.



Samson invoqua Yahvé et il s'écria : "Seigneur Yahvé, je t'en prie, souviens-toi de moi, donne-moi des forces encore cette fois, ô Dieu, et que, d'un seul coup, je me venge des Philistins pour [un seul de] mes deux yeux."
Et Samson tâta les deux colonnes du milieu sur lesquelles reposait l'édifice, il s'arc-bouta contre elles, contre l'une avec son bras droit, contre l'autre avec son bras gauche, et il s'écria : "Que je meure avec les Philistins!" Il poussa de toutes ses forces et l'édifice s'écroula sur les princes et sur tout le peuple qui se trouvait là. Ceux qu'il fit mourir en mourant furent plus nombreux que ceux qu'il avait fait mourir pendant sa vie.
Ses frères et toute la maison de son père descendirent et l'emportèrent. Ils remontèrent et l'ensevelirent entre Çoréa et Eshtaol dans le tombeau de Manoah son père. Il avait jugé Israël pendant vingt ans.

Ancien Testament, Le livre des juges, 16, 28-31.

Dans Pour un seul de mes deux yeux, Mograbi filmé par Mograbi n’est plus tout à fait le même. Quand il téléphone (encore) à propos du film en train de se faire, c’est en plan plus large et à un seul interlocuteur (que nous comprenons être un Palestinien).Voix sans visage, qui dit avec une froide insistance que la mort vaut mieux qu’une vie d’humiliations. Mograbi entend sans broncher cette voix extérieure qui devient dialogue avec lui-même. Le contraste est grand avec la violence qui le traverse à chaque affrontement avec ces soldats israéliens filmés malgré eux. Dans ces face-à-face féroces, le monde filmé par Mograbi semble pourtant redevenir cohérent, c’est-à-dire divisé : les barrières ordinaires reprennent leur place, chacun dans sa bulle plus ou moins blindée, non pas à l’abri de l’autre mais à l’abri de la menace qu’il y aurait à penser l’autre. De même que les soldats ne veulent ni voir ni entendre, les guides touristiques commentent le suicide collectif de Massada ou le geste héroïque de Samson se tuant avec les Philistins, sans entendre combien ces gestes font rime, qu’on le veuille ou non, avec les attentats-suicides. Il s’agit bien de regard et d’écoute : aux guides qui demandent à leurs ouailles de fermer les yeux pour voir, à Samson aveugle qui demande à Dieu la force de tuer encore, Mograbi oppose la logique du cinéma - voir malgré tout ce qui empêche de voir, entendre ce qu’on ne veut pas entendre. Ce sur quoi Mograbi ne cède pas, avec une douceur dont on pouvait ne pas le croire capable, c’est le choix de la vie contre celui de la mort - le choix du cinéma. Il le dit timidement à son interlocuteur palestinien. Et son film le dit fortement à ceux d’Israël qui enseignent le culte de la mort, évidemment héroïque, à leurs enfants. Je ne fais pas surgir au hasard la question de l’héritage et de la filiation. Elle est bien la trame profonde de Pour un seul de mes deux yeux. Et le cinéaste Mograbi se présente toujours comme le fils de son père, le directeur du cinéma Mograbi, un nom connu partout en Israël. Pères, fils. La transmission se fera par le cinéma plutôt que par la guerre.

Extrait de Jean-Louis Comolli, « Avant, après l’explosion, Le cinéma de Avi Mograbi », Cahiers du Cinéma, n° 606, novembre 2005.

5 février 2007

La principauté








































Nous sommes partis de Paris à Rouen sur la Seine, et on me posait des questions. J’avais froid, c’était en septembre je crois, j’avais très froid. Et puis, on est revenu à Paris et ils m’ont demandé : « Quest-ce que tu veux visiter maintenant ? » Alors j’ai dit : « Il faut que je voie Versailles et puis la Seine. » Parce qu’au cours moyen, on apprenait la géographie de la France par des chansons : « Le Rhône, la Garonne et la Loire, le Rhin et la Seine arrosant toute la France, ce sont nos grands fleuves français. » Alors j’ai voulu voir « le grand fleuve français », mais on m’a dit : « Mais c’est ça la Seine ! » J’ai été déçu, parce que je pensais que c’était plus grand que le Congo !

Sony Labou Tansi, « Ma Vie, la vie, celle des autres », entretien avec SLT, propos receuillis par Bernard Magnier, Paroles inédites, éditions théatrales, 2005.

Sony Labou Tansi compare le fleuve Congo à la Seine. Attention à ne pas confondre la Meuse et le fleuve Niger...



31 décembre 2006

Le Sahel



Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Quand ta peuplade de vachers a-t-elle jailli du néant pour s’échouer sur les berges du Sénégal ?
Au VIe, au VIIe, au VIIIe siècle ? Bien malin celui qui pourrait le dire !
Il reste qu’on ne s’attendait pas à ce que tu t’éternises par là. On pensait que tu ne faisais que passer, que sitôt repu de notre mil et lassé de nos femmes, tu t’en retournerais chez toi, vers les contrées inimaginables des démons et des fous, les seules qui soient dignes de tes étranges allures. Eh bien, non, maudite engeance ! Tu ne nous a plus quittés. Tu n’as plus arrêté de souiller nos rivières, de dévaster nos champs ; de hanter nos villages et nos nuits. Sans rien demander, tu as planté ta hutte et démoli le paysage. Il était déjà trop tard quand on a ouvert les yeux. De passant, tu étais devenu voisin puis convive puis gendre puis pur autochtone. Tout cela, en un clin d’œil !
Ah, malheur !

Tierno Monénembo (utilisant la parenté la plaisanterie), Peuls, Seuil, 2004.











Cette photo (les sandales) est le fait de Lucien qui m'a demandé de la prendre. J'espère qu'elle lui plait.








24 décembre 2006

L'homme



Seul l'homme peut guérir l'homme.

Proverbe wolof et/ou peul

Homo homini lupus (l'homme est un loup pour l'homme).

Dicton latin













L'année

Nous vous en souhaitons une bien belle ....



Ce que nous jouons, c'est la vie.

Louis Armstrong

20 décembre 2006

Le Roi Christophe



Solé, Solé-ô, moin pa moun icit
Moin cé moun l’Afric
Mé zammi coté solé, solé alé-ô
Fé youn vévé pou loa yo
Damballah mvédo
Ago yo mvédo
Fé youn vévé pou loa yo
Damballah mvédo


[…]

CHRISTOPHE

Petite griffe, tu n’es pas nègre ; tu es griffe (NDLR : variété de métis haïtien). Mais comme la terre garde en ses plis la trace des grandes commotions, tu as connu,… non,… tu as vécu dans le roussi de tes cheveux l’halène infernale de la foudre ; non ? Aux épaules, là, entre les deux épaules, j’en suis sûr, l’invisible carcan, indestructible ; au détour du sable, le débouché subit de la caravane : ce sont peines et affres venues d’aussi loin que les cavernes ; des nausées, n’est-ce pas ? Ah ! profondes comme les fleuves, et notre rire aussi comme le taureau rouge jaillissant pendant l’orage du forcené pâtis des nuages remués. Donc tu es nègre ! Au nom du cataclysme, au nom de mon cœur qui remonte la vie toute dans le hoquet du dégoût, je te baptise ; te nomme ; te sacre nègre… Alors, petit nègre, te sens-tu le courage de marcher dans le sang ?
Depuis Milot jusqu’au Cap et du Cap jusqu’à Saint-Marc ?
En avant !

(Il tombe.)

Tonnerre ! Qui, qui ?
Quel ennemi invisible campe autour de mes murs, dressant contre moi ses engins ?

(Hallucination du roi : Boyer apparaît accompagné d’un brillant état-major.)

BOYER

La verge de fer qu’il aimait brandir sur vos têtes va se briser enfin dans ses mains… Ceux-là mêmes qui étaient ses lieutenants l’abandonnent, las de n’être que se premiers esclaves. Soldats, la Vengeance, réveillée du sein de la Providence se lance à sa poursuite. Soldats de la République, vous êtes aussi les soldats de Dieu.

SOLDATS

Hourrah ! Hourrah ! Hourrah !

(Les soldats traversent la scène pour suivre Boyer.)

CHRISTOPHE, revenant à la réalité.
Le page l’aide à se relever.


Afrique ! Aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans tes bras et puis tu me dévêtiras, me laveras. Défais-moi de tous ces vêtements, défais-m’en comme, l’aube venue, on se défait des rêves de la nuit… De mes nobles, de ma noblesse, de mon sceptre, de ma couronne.
Et lave-moi ! Oh, lave-moi de leur fard, de leurs baisers, de mon royaume ! Le reste, j’y pourvoirai seul.

(Ce disant, il prend dans sa main le petit révolver qui pend à son cou, au bout d’une chaînette.)


Aimé Césaire, La tragédie du Roi Christophe, Présence Africaine, Paris, 1963.








18 décembre 2006

Le cinéma



Croire

Théâtre et Cinéma : alternance de croire et de ne pas croire. Cinématographie : continuellement croire.

Dans le mélange du vrai et du faux, le vrai fait ressortir le faux, le faux empêche de croire au vrai.
Un acteur simulant la peur du naufrage, sur le pont d'un vrai navire battu d'une vraie tempête, nous ne croyons ni à l'acteur, ni au navire, ni à la tempête.

R. Bresson





























4 décembre 2006

La camera obscura




Jeanne et Lulu jouent avec une tortue.
Jeanne joue au kicker.


Jeanne et moi jouons aussi avec ma camera obscura sony. Et voilà un échantillon de ce que donne notre petit jeu.








Nos regards croisés sur les enfants et sur l'eau.



Nos regards croisés sur un thème librement choisi (Noël à Ouagadougou ?).





















Pour que ta photo soit lue… Prends avec tes yeux…. Comme tu vois…

Abbas Abibella Abdulatif (photographe soudanais), cité dans Un autre monde (actes des rencontres africaines de la photographie de Bamako).



µ


A plouf un fouc
scur tal me sen :
no’l è soreli
e no’l è lus.

Dis dols e clars
a svualin via,
jo i soj di ciar,
ciar di frutùt.

µ

[…]

Il pleut un feu
obscur sur ma poitrine :
ce n’est pas le soleil
et ce n’est pas la lumière.

Journées douces et claires
s’envolent au loin ;
moi, je suis de chair,
chair de petit enfant.

[…]

Pier Paolo Pasolini, Le dimanche olive, extrait de Dans le cœur d’un enfant (Tal cour di un frut), Actes Sud, 2000.

3 décembre 2006

L'hivernage




PS : Ne pas oublier l'hiver européen, sous l'hivernage africain.

30 novembre 2006

L'économie du rien



La première question qui vient à l’esprit en croisant un habitant du désert, relève de l’économie : de quoi vit-il ? que mange-t-il ? comment peut-il rester là ? Même s’il est vrai que ces questions d’ordre économique restent souvent très liées à un contexte philosophique –et qu’à force de regarder tous ces Sisyphes ployer sous le poids d’une existence aux confins de l’extrême précarité, la question du comment finit par s’évanouir devant celle du pourquoi. Oui, pourquoi ne vont-ils pas tout simplement ailleurs ?
Le petit Prince, tant chéri par Mano Dayak, parvint à sa propre conclusion sur ce point : « Ce qui embellit le désert, c’est qu’il y a toujours un puits caché quelque part ». Car, bien sûr, le Sahara nourrit des hommes : leurs corps et, il faut le croire, leur âme aussi. Même dans ses zones frontalières du Sahel où, selon nos statistiques de nantis, il n’y aurait pas de quoi survivre. Mais en dessous du dernier seuil d’extrême pauvreté, cela peut-il encore s’appeler vivre ?
Comment font-ils ? Et pourquoi ? C’est pour trouver des réponses à ces deux questions que nous sommes repartis dans le désert, plusieurs années après la mort de Mano. A notre retour, il devint clair que ce voyage racontait aussi, en filigrane, l’histoire d’une amitié forgée depuis de longues années de travail en commun entre un photographe et un auteur. Chacun à sa manière livre ici le compte rendu de ce qui lui a semblé essentiel dans l’économie du rien.

[…] je sais aussi que dans le désert des pauvres, la logique économique cède le pas à la psychologie des habitants, je dirais même à leur mystique. Car eux tous, Maures, Touaregs, Toubous, sont prisonniers du désert. Non pas à cause de leur pauvreté, mais parce que tout dans leur être les attache à cette apparence de vide. Comment expliquer sinon que, parmi la foule des Africains qui afflue sur les rivages européens, il n’y ait pratiquement pas de ressortissants du Sud saharien ?
[…] « … Car cette terre cruelle est capable d’envoûter quiconque ose s’y aventurer, bien plus profondément qu’aucune autre région clémente de notre planète. »

Extrait de l’introduction et de l'épilogue à Pascal Maitre et Michael Stuhrenberg, Sahara, l’économie du rien, Actes Sud, 2006.









Photos de Raphaël et Quentin M., Tessalit, Adrar des Iforas, 2000.
_______

Au même moment, ailleurs dans le monde paraît:

USA: le bon départ des achats de Noël rassure pour la consommation

Par Claire GALLEN (fr.biz.yahoo.com)
lun 27 nov, 19h26
WASHINGTON (AFP) - La saison des fêtes de fin d'année a commencé en fanfare pour les commerçants américains, un signe rassurant pour la consommation, mais certains analystes jugent qu'il est trop tôt pour crier victoire.
La plupart des Américains ont commencé vendredi leurs emplettes de Noël: c'est en effet au lendemain de la fête de Thanksgiving (Action de grâce) que les magasins donnent le coup d'envoi de la saison des fêtes, à grand renfort de rabais et soldes imbattables.
Inquiets devant les mauvaises nouvelles économiques, les commerçants se sont surpassés cette année, n'hésitant pas à ouvrir leurs portes dès minuit pour certains d'entre eux.
Le résultat a payé: plus de 140 millions de personnes se sont rendues dans les magasins vendredi, et chacune a dépensé en moyenne 360,15 dollars, en hausse de 18,9% par rapport à l'année précédente, selon la National Retail Federation (NRF) qui suit les tendances du commerce de détail.
"Les choses se déroulent plutôt bien jusqu'à présent", estime Leon Nicholas, analyste du cabinet Global Insight, qui prédit pour l'ensemble de la saison des fêtes une hausse de 6 à 6,5% des ventes par rapport à l'an dernier.
C'est un bon signe pour la croissance américaine qui dépend pour les deux tiers de la consommation.
Les analystes soulignent toutefois qu'il est trop tôt pour crier victoire.
[...]

23 novembre 2006

La pose

Si, sur bien des points, on peut établir un parallèle entre les arts et la photographie, celle-ci possède cependant un assez étrange pouvoir dont ont certainement parlé d’autres que moi mais qui lui est tellement spécifique qu’il ne cesse de m’émerveiller : c’est celui de fixer, de mémoriser ce que notre mémoire elle-même est incapable de retenir, c’est-à-dire l’image de quelque chose qui n’a eu lieu, n’a existé que dans une fraction infime du temps […]. Et seule, à ma connaissance du moins, la photographie peut saisir et garder une trace de ce qui n’avait jamais été et ne sera plus jamais. Je me demande en définitive, et au-delà de toute autre considération , si ce n’est pas l’attrait de ce pouvoir quelque peu magique qui m’a poussé à m’y essayer.

Claude Simon, cité dans Je ne suis pas photographe…, Photo Poche n° 100, Actes Sud, 2006.








6 novembre 2006

Le village



Le village

Cocotiers, montagnes, horizons rouillés…
Le voile du ciel retroussé descendait
tanguait au ras des visages…
Constellations nouvelles
Je disais toutes ces villes germées de l’enchantement de l’imprévu
Je disais ta douleur et tant de beauté qui y couvait
Et tant de jours et de royaumes qui s’y cachaient
Dans la boue de ta forêt, mes pieds plantés en toi
plus profondément que les racines de ces baobabs,
A travers ton rire semé de mouches et d’étoiles
à travers les ruelles creuses de tes villes
Nous chantions ensemble, ensemble nous chantions…
Sous les lampadaires suintant de leur phosphorescence
et qui entonnaient dans la brise du soir
avec les palmiers échevelés
des berceuses jamais entendues…
Par l’entrebâillement de tes paillotes lumineuses
de leur regard silencieux dans le noir
Qui brillait de la lueur des planètes constellées…

Mohammadou Modibbo Aliou, dans L’Afrique noire en poésie, Gallimard, 1986.
















2 novembre 2006

L'écopop



Phamarcienne, réparateur de vélos, fondeur d’aluminium, demi-grossiste en fripes, vendeuse de carottes, transport de briques en banco, maraîchers, bouvier, chauffeur de taxi, petit marchand de , vendeuse de café, thé, jus et autres yaourts, tailleur, artisan, recycleuses de sachets plastiques, tailleurs de pierre, artisans du cuir, téléphoniste, etc.




































There’s a crack in everything. It’s how the light gets in. Leonard Cohen


1 novembre 2006

La photographie



J'aime beaucoup cette photo, prise par Christian à Gao. Je vous laisse imaginer le texte qui pourrait l'accompagner.

J'ai reçu de mon père ce texte dont il me dit : "J'aime le dernier poème tellement il est simple. On dirait une photo. Mais il faut se la représenter soi-même, dans sa tête et chacun a sa représentation du vieux avec sa bière, dans sa crasse."

Вот старый человек пивка
Выпить решил у магазина
Вот пьет он ,а вокруг –грязина
И жизнь как тощая резина
Ну выпьет,выпьет он пивка
А дальше что ?-
Я вас спрашиваю

C’est un type âgé qui boit de la bière
Devant une boutique
Il y a de la crasse partout
Et la vie on dirait un vieil élastique
Bon il va boire sa bière
Et après ?
Je vous le demande.

Dmitri Prigov, Moscou est ce qu'elle est, Caractères 2005. Traduction trouvée dans l'anthologie bilingue Poètes russes d'aujourd'hui, Edition La différence.

µ

L’aventure de l’errance m’a permis de vivre dans le présent, d’être assez bien dans le présent. J’ai un problème avec le présent. Je pense beaucoup au passé, je suis obsédé par le passé, par des amours mal partagées, des regrets, des échecs, des plaisirs et des joies qui me reviennent tout au long de mes voyages. Et en même temps, je fantasme, je me projette dans le futur. La photo m’aide, et le cinéma aussi, à être complètement dans le présent.

Il y a plusieurs manières d’être dans le présent. Voyager, aimer une femme, partager des choses très fortes, cela oblige à vivre dans le présent.
L’errance n’est pourtant pas liée au sentiment d’être, de rester quelque part, mais elle réside au contraire dans la quête de quelque chose. Cette errance, c’est d’avancer. Mais en avançant, je génère un passé. J’ai toujours un peu de regret. Je m’étonne parfois de ne jamais être satisfait.

J’ai eu la chance de parcourir le monde, d’aller où je voulais, sans aucune contrainte –sinon les règles du jeu que je m’étais données-, de faire les photos que j’avais envie de faire, de me remettre toujours en question, d’indiquer ma position pour bien dire qui je suis, d’avancer dans ma photographie, d’avancer dans mon expression, de ma libérer d’un certain nombre de choses, par rapport à mon parcours, à la traversée que j’ai faite, depuis le journalisme et la photographie de reportage jusqu’à aujourd’hui où j’arrive vraiment à être le plus près possible de moi-même, sans rien perdre de la force que j’avais dans les premiers moments. Parce qu’il ne suffit pas de faire des plans, de prendre un billet d’avion, il ne suffit pas d’emporter un appareil photo, de décider qu’on fait des photos en hauteur ou en largeur, de choisir une pellicule noir et blanc… Il faut vraiment ressentir une nécessité pour faire ces photos. Avais-je cette nécessité ? Avais-je la nécessité de faire ces photos, de m’éloigner des individus, de photographier ainsi sans frontières, de mélanger tout cela, de continuer cette quête du lieu acceptable ?

Raymond Depardon, Errance, Seuil, 2000.


30 octobre 2006

Les saisons






Et vous, combien en avez-vous, de saisons ? deux, quatre, plus ou moins ? De toute façon, il paraît qu’il n’y a plus de saisons !

Pluie

Pluie d’août, pluie dense
sur la sueur en marée de nos bustes debout,
Pluie d’août, déluge vertical
sur la savane à la camisole brodée de moissons futures,
Pluie épaisse sur les chemins
que râclent nos marches majeures,
Pluie sur nos dos larges riches
des cicatrices de nos jours de jadis,
Pluie fétiche sur nos biceps
que hantent les tisons de l’acte essentiel,
Pluie sur nos cases-carrefours pleines de gongo,
Pluie sur la paix de l’amulette
d’où germera la victoire de l’esprit.
Pluie d’août, pluie dense !
Que se gonfle le dense liquide du Congo !
Que s’enflent la flânerie horizontale du Niger
et la pause bleue clair du Retba et du Malika
que hantent les souffles venus d’autres horizons !
Pluie sur l’été de l’arène
Où murit le destin de toute une race debout

Pluie d’août sur la symbiose délicate des palabres
de l’est ouest nord sud,
Pluie torrentielle sur l’indiscrétion des tam-tams
que torturent des mains ivres lourdes de bagues de Bouré
Pluie claire sur le nœud fécondant des coeurs rassemblés.
Mais aussi, pluie fraîche comme lait de coco
et lagune hivernale
sur la cendre tumultueuse des guerriers
morts la louange ardente de l’Afrique à l’aisselle.
Pluie d’août sur Notto Gouye Diama !
Pluie d’août sur les cités sur pilotis
que berce comme nouveau-né la manie des flots de l’Ouémé.
Pluie sur les tentes des douars à saveur de thé et de viande grillée,
Pluie sur les bourgades perdues dans la prière fervente
De la Grande Ile.
Pluie sur les cannes sur les sueurs gelées
De Martinique !
Pluie ô pluie d’août
sur le flux splendide de mon peuple
Pesant de la marée des responsabilités à
hauteur de Kilimandjaro.

M’Baye Gana Kébé, Sénégal, L’Afrique noire en poésie, Gallimard, 1986.

24 octobre 2006

L'invisible



Du puits à la tente
de la tente au vide
le sentier s'enroule
anneau serpent
gémissement aigu
de la flûte
qui rassemble les fibres
du visible
et de l'invisible.

Hawad, cité par Hélène Claudot-Hawad, Touaregs. Apprivoiser le désert, coll. Découvertes Gallimard, 2002.

































Il était fatigué. Il s'assit. Je m'assis auprès de lui. Et, après un silence, il dit encore:

- Les étoiles sont belles, à cause d'une fleur que l'on ne voit pas...

Je répondis "bien sûr" et je regardai, sans parler, les plis du sable sous la lune.

- Le désert est beau, ajouta-t-il...

Et c'était vrai. J'ai toujours aimé le désert. On s'assoit sur une dune de sable. On ne voit rien. On n'entend rien. Et cependant quelque chose rayonne en silence...

- Ce qui embellit le désert, dit le petit prince, c'est qu'il cache un puits quelque part...

Je fus surpris de comprendre soudain ce mystérieux rayonnement du sable. Lorsque j'étais petit garçon j'habitais une maison ancienne, et la légende racontait qu'un trésor y était enfoui. Bien sûr, jamais personne n'a su le découvrir, ni peut-être même ne l'a cherché. Mais il enchantait toute cette maison. Ma maison cachait un secret au fond de son cœur...

- Oui, dis-je au petit prince, qu'il s'agisse de la maison, des étoiles ou du désert, ce qui fait leur beauté est invisible !

- Je suis content, dit-il, que tu sois d'accord avec mon renard.

Comme le petit prince s'endormait, je le pris dans mes bras, et me remis en route. J'étais ému. Il me semblait porter un trésor fragile. Il me semblait même qu'il n'y eût rien de plus fragile sur la Terre. Je regardais, à la lumière de la lune, ce front pâle, ces yeux clos, ces mèches de cheveux qui tremblaient au vent, et je me disais: ce que je vois là n'est qu'une écorce. Le plus important est invisible...

Comme ses lèvres entr'ouvertes ébauchaient un demi-sourire je me dis encore: "Ce qui m'émeut si fort de ce petit prince endormi, c'est sa fidélité pour une fleur, c'est l'image d'une rose qui rayonne en lui comme la flamme d'une lampe, même quand il dort..." Et je le devinai plus fragile encore. Il faut bien protéger les lampes: un coup de vent peut les éteindre...

Et, marchant ainsi, je découvris le puits au lever du jour.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

23 octobre 2006

La traversée




[…]

Et quand, débouchant de la haute mer, nous atterrirons au point visé – ou à côté – ce sera, nous, marins, comme la caravane, nous, chameliers, comme le navire. Quelle vigie a frémi de joie – la joie simple et forte d’en avoir, pour un temps, fini avec le danger – comme nous ont émus, après plusieurs centaines de kilomètres de néant, la silhouette du fortin d’Arouan, paquebot sans mât, chevauchant sa dune, la ligne bleue des falaises de l’Asegrad, la gara de Hammou Salah, repère de Taoudeni, les sombres couronnes des palmiers de Touat ?



Atterrissage manqué, d’ailleurs, celui-ci : je voulais, sortant d’une longue captivité dans l’Erg Chech, débarquer à Testfaout ; en touchant l’oasis, nous ignorions encore une erreur que nous apprenait le premier Ksourien questionné : nous étions à Bour Sidi Youssef. Cela, me dit-on, arrive parfois aussi aux marins…
Même sur des pistes fréquentées, la circulation au désert, à travers une immensité sans limites aux horizons indéfiniment circulaires, est déjà passablement maritime, cabotages à la sécurité desquels un pilote, le guide, est indispensable.
Mais au vrai grand large, ni l’un ni l’autre ne le demeurent. A quoi serviraient-ils ? Au long cours, dans les zones inconnues, et quand il faut se lancer à l’aventure derrière le chiffre qui oscille sous le prisme de la boussole, le voyage se fait véritable navigation.









Le Saharien n’a alors sur le marin, qu’un avantage, ne point avoir à tenir compte, le soir, dans le calcul du point estimé, de la dérive, son océan, à lui, étant sans courants. Comme le marin, privé de repères utilisables au sol, il se place, quand il le peut, sur un point observé, et les cartes de l’un comme de l’autre, crayonnées seulement de lignes droites d’une vigoureuse franchise, ignorent les molles subtilités de la courbe.



























Le Saharien, en effet, sauf dans les régions accidentées, comme le navigateur, n’a pas à se soucier des obstacles et rien à contourner, ni villes, ni champs, ni forêts. Il avance droit devant lui, as the crow flies, au plus court. Un seul angle de marche, constamment vérifié au compas, suffit pour des jours et des jours de route, parfois pour plus d’une semaine : en mars 1935 nous avons accompli le raid Tinioulig-Arouan (six cents kilomètres, quinze jours) en changeant une seule fois de direction, et volontairement d’ailleurs.

















La caravane, toute petite surface habitable et sûre, qui se déplace au ras du sol sur un océan pétrifié tout à tour de sable ou de cailloux, est un navire. Le guide qui, en avant, interroge l’horizon et ouvre la marche en est la proue ; ce traînard, attardé à ressangler sa monture ou à têter sa guerba, marque la poupe. Entre les deux, c’est la vie possible ; en dehors de l’étroit ruban où chemine la colonne, du sentier piétiné où tremble parfois un flocon d’écume, en avant, en arrière, à gauche, à droite, c’est le danger, la mort peut-être. Tomber la nuit d’un paquebot en plein Atlantique, ou « tomber » - si l’on peut dire- d’une caravane en plein Lemriyé c’est un sort assez comparable et dont les effets ne tarderont guère à se révéler identiques, bien que les causes soient tour à tour excès ou insuffisance d’hydratation.

[…]

Théodore Monod, Méharées, Terres d’aventure/Actes Sud, Arles, 1989.



17 octobre 2006

Le Sud



Raphaël et Sabrina sont les heureux propriétaires d'une maison située à Sorbey en France. Bien que ce village soit situé dans le Nord, département de Meuse, j'ai toujours pensé que ...

C'est un endroit qui ressemble à la Louisiane
A l'Italie
Il y a du linge étendu sur la terrasse
Et c'est joli

On dirait le Sud
Le temps dure longtemps
Et la vie sûrement
Plus d'un million d'années
Et toujours en été.

Il y a plein d'enfants qui se roulent sur la pelouse
Il y a plein de chiens
Il y a même un chat, une tortue, des poissons rouges
Il ne manque rien

...

Le Sud, Nino Ferrer

Pour un peu, on y parlerait lou felibrige.
Que ces quelques photos et paroles les encouragent à poursuivre leur bel ouvrage.















L'annexe sud-ouest








16 octobre 2006

L'amélie















Je me demandais pourquoi la pomme avait été associée à l’imagerie judéo-chrétienne alors que la Bible ne parle que de fruit défendu, sans le nommer.
La femme répondit au serpent : « Nous pouvons manger du fruit des arbres du jardin. Mais du fruit de l’arbre qui est au milieu du jardin, Dieu a dit : Vous n’en mangerez pas, vous n’y toucherez pas, sous peine de mort ». Le serpent répliqua à la femme : « Pas du tout ! Vous ne mourrez pas ! Mais Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s’ouvriront et vous serez comme des dieux, qui connaissent le bien et le mal.

Ce seraient les traductions successives des textes originaux qui visèrent petit à petit la pauvre et bonne pomme. J’appris également (dans Une histoire de Tombouctou, de Tor A. Benjaminsen et Gunvor Berge, Actes Sud, 2004) que dans la cosmogonie touareg, c’est avec un dattier sauvage, et non avec une pomme, qu’Eve tenta Adam au Paradis, ce qui conduisit ce dernier à commettre le soit-disant péché originel. Un des instruments essentiels de tous les propriétaires d’animaux dans le Sahel est en effet le tambour pour le puits. La corde au bout de laquelle est accroché le seau glisse sur le tambour, à la descente et à la remontée, plusieurs centaines de fois par jour. L’instrument est en général taillé dans un bois dur appelé «dattier sauvage» (balanites aegyptiaca).

Pourquoi chez les Bobos et les Dioulas, ne serait-ce pas alors la mangue ? Alors surtout, pour vous ouvrir les yeux, mangez-en !

































Fruit du manguier, arbre qui serait originaire de l'Inde, la mangue est cultivée depuis près de 6 000 ans. Pendant longtemps, elle fut connue seulement en Asie. Les explorateurs portugais l'introduisirent au Brésil au début du XVIIIe siècle, puis elle se répandit graduellement à travers le monde. Les Portugais la nommèrent manga, une transformation de man-gay, son nom en tamoul, langue du sud-est de l'Inde.

Tartare saumon, fenouil et mangue : "Une recette originale et fraîche, dans laquelle les saveurs se mêlent délicatement sans qu'aucun ingrédient ne prenne le dessus sur les autres."

Pour 2 personnes :
- 200 g de filets de saumon
- 1/2 mangue (fraîche ou séchée et réhydratée)
- 1 fenouil
- 1 échalote
- le jus d'1/2 orange
- le jus d'1 citron vert
- 3 cuillères à soupe d'huile d'olive
- sel
- piment d'Espelette (au goût)
- quelques brins d'aneth

1/ Couper en petits cubes le saumon, la mangue, les échalotes et le fenouil. Conserver 2 grosses feuilles extérieures du fenouil pour la présentation.
2/ Préparer la sauce avec le jus d'orange, le jus de citron vert, l'huile d'olive, le sel et le piment d'Espelette.
3/ Mélanger tous les ingrédients et décorer avec de l'aneth. Déguster bien frais.

13 octobre 2006

Les femmes et les enfants d'abord









T h é r è s e
Vous l'entendez il ne pense qu'à l'amour
Petit air de musette
Mange-toi les pieds à la Sainte-Menehould
Grosse caisse
Mais il me semble que la barbe me pousse
Ma poitrine se détache
Elle pousse un grand cri et entr'ouvre sa blouse dont il en sort ses mamelles, l'une rouge, l'autre bleue et, comme elle les lâche, elles s'envolent, ballons d'enfants, mais restent retenues par les fils
Envolez-vous oiseaux de ma faiblesse
Et caetera
Comme c'est joli les appas féminins
C'est mignon tout plein
On en mangerait
Elle tire le fil des ballons et les fait danser
Mais trêve de bêtises
Ne nous livrons pas à l'aéronautique
Il y a toujours quelque avantage à pratiquer la vertu
Le vice est après tout une chose dangereuse
C'est pourquoi il vaut mieux sacrifier une beauté
Qui peut être une occasion de péché
Débarrassons-nous de nos mamelles
Elle allume un briquet et les fait exploser, puis elle fait une belle grimace avec double pied de nez aux spectateurs et leur jette des balles qu'elle a dans son corsage

Guillaume Apollinaire, Les Mamelles de Tirésias, Acte premier, scène première, lisible dans cette bibliothèque virtuelle ... qui me fait penser à ce conte sanan du Burkina Faso intitulé "La fille sans sein" que doit étudier Daphné dans son cours de français.




La fille sans seins

Une fille était née et… elle n’avait pas de seins.
Cette fille avait huit frères, elle avait huit frères et elle n’avait pas de seins.
Une jour quelqu’un vint leur dire que l’on trouvait des seins à Koroba, on trouvait des seins, ils n’avaient qu’à aller en prendre.
Aussitôt, son frère aîné se décida à y aller et, le jour même, il prit sa sœur et partit avec elle.
Une fois arrivés à Koroba, le frère aîné présenta sa requête et on lui choisit deux seins bien fermes et bien galbés qu’on lui donna.
Aussitôt il courut les apporter à sa sœur, qui les mit sur elle, et ils s’en repartirent à toute vitesse pour rentrer chez eux.
Or voilà que, soudain, surgit un oiseau qui se posta au beau milieu du chemin, barrant ainsi la route à la jeune fille.

- D’où sors-tu la fille ? D’où sors-tu donc ?
- Moi, je viens de loin, je viens de très loin.
Je m’en viens de très loin, Oiseau.
Oiseau de Koroba, je viens de très très très loin.
- Saute donc que je te regarde.
- Oh moi ! Je suis très forte pour sauter.
- Eh bien ! Saute donc que je te regarde.
- Mais je peux bien sauter, Oiseau de Koroba.
Me voilà qui saute, Oiseau de Koroba.
Me voilà qui saute, hop, hop, hop…

Et soudain… Crac… Voilà que ses seins se détachent et, une fois libérés, se mettent à courir pour s’en retourner à Koroba.
Alors, le frère aîné, honteux, la ramena à la maison… sans seins.

[…]

Contes sanan du Burkina Faso, La fille caillou, choisis, traduits et adaptés par Suzy Platiel, l’école des loisirs, Paris, 2004.





Etre dans les faits comme un enfant. C'est à cela qu'il faudrait arriver. J'y arriverai...

Michel Leiris, "28 avril", L'Afrique fantôme, Gallimard, Paris, 1934.

11 octobre 2006

La frontière



Jadis, on appelait pédagogue l’esclave qui conduisait à l’école l’enfant noble. Hermès accompagnait aussi parfois, comme guide. Le petit quitte la maison de famille ; sortie : deuxième naissance. Tout apprentissage exige ce voyage avec l’autre et vers l’altérité. Pendant ce passage, bien des choses changent.

Aimez la langue qui fait de l’esclave le maître lui-même ; et donc du voyage l’école elle-même ; et une instruction de cette émigration. L’esclave sait le dehors, l’extérieur, l’exclusion, ce qu’il en est d’émigrer ; plus fort et adulte, il rattrape un peu l’enfançon plus chanceux, pour une égalité temporaire qui rend une communication possible. Errante dans la forêt Blanche-Neige, de même, rencontra des vieillards nains : ancêtres puisque vieux, mais enfants par la taille, quasi-égalité qui lui permit de rester protégée en devenant protectrice ; toujours enfant, mûre déjà ; mère, vite, et fille, encore ; elle va donc renaître, d’elle, d’eux, de la forêt, en soi-même et autrement, fille mère d’elle-même. Pas d’enseignement sans cet auto-engendrement. Ainsi, de haut, l’enfant riche parle au pauvre esclave adulte qui lui répond, de sa plus haute stature ; peut-être, du coup, vont-ils se prendre par la main, dans le vent et sous la pluie, forcés de s’abriter un moment sous la frondaison du hêtre sur lequel tonne la troisième personne : il neige, il fait froid. Autre et vivant douloureusement l’altérité, l’esclave connaît l’extérieur, a vécu dehors.

Alors le monde entre dans le corps et l’âme du blanc-bec : le temps impersonnel et aussi l’étrangeté de l’exclu, iste, l’esclave méprisé, et bientôt du maître, ille, encore lointain, au bout du voyage. Avant d’arriver, il n’est plus le même, re-né. La première personne devient troisième avant de franchir la porte de l’école.

L’apprentissage consiste en un tel métissage. Etrange et original, déjà mélangé des gènes de son père et de sa mère, l’enfant n’évolue que par ces nouveaux croisements ; toute pédagogie reprend l’engendrement et la naissance d’un enfant : né gaucher, il apprend à se servir de sa main droite, demeure gaucher, renaît droitier, au confluent des deux sens ; né Gascon, il le reste et devient Français, en fait métissé ; Français, il voyage et se fait Espagnol, Italien, Anglais ou Allemand ; s’il épouse et apprend leur culture et leur langue, le voici quarteron, octavon, âme et corps mêlés. Son esprit ressemble au manteau d’Arlequin.

Cela vaut pour élever les corps autant que pour les instruire. Le métis, ici, s’appelle tiers-instruit. Scientifique par nature, attiré par le foyer solaire, il entre dans la culture. La raison commune renvoie les foyers noirs, différents, à leurs particularismes culturels. Or, par une étrange symétrie, le problème du mal – injustices, souffrances, violence et mort - , culturellement universel, occupe toute la zone du foyer d’ombre, d’où l’on apprend à voir les raisons claires comme autant de solutions rationnelles variables et séparées. Donc l’esprit change son bariolage.

Cela vaut enfin pour la conduite et la sagesse, pour l’éducation. Déjà autre, l’accompagnateur conduit à la rencontre d’une seconde personne – expérience dure et exigeante, sous le vent et les éclairs – d’où le même engendre en soi, sans abandonner sa personne propre ni son unité, une troisième personne.

Aime l’autre qui engendre en toi l’esprit.

Michel Serres, Le Tiers-Instruit, Ed. François Bourin, 1991.





Quentin,

Hier je voyais les problèmes des réfugiés aux Canaries. C'est curieux parce que ce sont des îles
touristiques et pour le moment elles sont envahies de sénégalais et autres africains de l'ouest.
Le bon sens le plus élémentaire, c’est-à-dire celui qui manque le plus aux hommes, serait de prendre des mesures importantes (puisque l'afflux est important) pour soutenir des actions comme la tienne. Or rien ne se fait. Mais je me souviens que lorsque tu as fait ton mémoire sur Terre le problème des déchets n'avait pas encore été pris à bras le corps par les communes comme il l'est maintenant. Parce qu’on peut dire que si tout n'est pas résolu il y a une réelle volonté politique en Belgique de gérer les déchets. Il faut voyager en France par exemple pour se rendre compte que tout est loin d'être au même point qu'en Belgique (par contre on est nettement moins bon pour le CO pour les rivières et pleins d'autres problèmes, mais enfin personne n'est parfait ... ).
Je me dis que si dans dix ans il y un tel progrès dans ton souci actuel que celui réalisé dans ton souci précédent, les pouvoirs publics, le privé même finiront par prendre en charge ce qui devrait être considéré comme un souci collectif en non pas comme un souci de quelques ongs bien intentionnées.
Enfin tu vois que même dans notre fauteuil en étudiant son russe ou son javanais on pense à ton travail en Afrique avec espoir et fierté de connaître un précurseur.
Bonjour au petit, à la grande et a Zoé.

Papa







Après la trop longue péripétie de la chasse aux émigrants clandestins en Europe, Royaume-Uni et France et Espagne et Italie, et les plus petites principautés mobilisées, une de ces chaînes de télévision montre au début 2006 certains de ces clandestins ramenés de force au Mali, où l’un d’eux réalise une installation à destination des enfants du lieu, en plein désert ou en plein terrain vague, pour leur apprendre ce qu’est une tentative de passage à travers un barrage de frontière, c’est un grillage là tout déglingué, de ceux qui servent à signaler plutôt qu’à protéger un jardin, ponctué de silhouettes comme des mouches, on dirait mangées par le grillage, et toutes minuscules blessées déchirées, qui tentent d’escalader cet infini, la caméra voltige, de ce sable alentour au visage des enfants, à la gesticulation tranquille du démonstrateur, j’aurais voulu voir de plus près et assez longtemps une telle œuvre, et d’art et de rigoureuse histoire, mais cette caméra divague, vacille, les caméras ne sont pas toujours équipées pour surprendre la trace magnétique ni non plus la force élémentaire et la connivence. Une installation qui n’en est pas une, le grillage hoquette dans le vent brûlant, ce n’est certes pas là un art littéral, qui pour une fois ouvre cet espace alentour et qui se donne à l’éphémère et au raisonné dérèglement de tous les sangs sous le soleil. Et l’illustrateur confirme calmement, non plus pour les enfants qui savent déjà tout cela mais droit vers la caméra, qu’il recommencera, et qu’il ne peut pas revenir dans son village les mains vides, et qu’il essaiera encore, et qu’il n’aura jamais peur de mourir, et qu’enfin les grillages barbelés piqués de viande humaines ne sont pas invincibles.

"Il n’est frontière qu’on n’outrepasse" de Edouard Glissant, Le Monde diplomatique octobre 2006, inspiré de « Une nouvelle région du monde », Gallimard, paru aujourd’hui.


Photo empruntée à Raphaël




Far West (Parcours de migrants), 11 600 km et des poussières

Guy et Garba sont deux frères camerounais de 23 et 24 ans, passionnés de football, rencontrés à Agadez au Niger en janvier dernier. Ils ont quitté Douala à l’automne 2003 dans l’espoir d’intégrer un club européen. Entre-temps, ils ont réussi à atteindre Melilla, l’une des enclaves espagnoles sur le sol marocain, sans parvenir à franchir les barbelés qui les séparaient de l’Union européenne. A plusieurs reprises, ils ont été arrêtés et expulsés par des policiers, marocains et algériens. A chaque fois, ils ont repris la direction du Nord à la recherche d’une brèche dans le système de contrôle des frontières.

[...]

Départ/Douala « En quittant le pays, on était trois garçons. A peu près du même âge. Des copains. On avait une passion commune : le football. On était des footballeurs, on jouait en première et deuxième division. On a même joué dans l’équipe nationale. On était des gars solides, des diesels de l’équipe. Mais, au bout d’un moment, ça n’a plus marché. On ne pouvait pas aller plus loin. On était comme bloqués. Le football ne paie pas au Cameroun, il faut être riche pour jouer. Un de nos amis est parti. C’était un an avant qu’on se décide. Lui a réussi à rejoindre l’Espagne. Là-bas, il a été engagé dans un centre de formation à Barcelone. Il nous a envoyé des photos. Par Internet, il nous a indiqué le parcours, avec des contacts dans toutes les villes. Ça nous a convaincus de suivre sa trace. Garba a même tenté par des moyens réguliers. Il a dépensé deux millions de francs CFA [environ 3 000 €] pour obtenir un visa. Mais pas moyen. Tout est pourri au Cameroun, l’administration, les agents, l’économie. Si tu n’as pas les relations, tu es foutu. Nos parents n’étaient pas d’accord. Ils ne voulaient pas qu’on s’en aille. Mais nous étions des hommes, ils ne pouvaient pas nous empêcher de réaliser notre rêve. Alors, on a pris nos économies et on est partis.


[…] voir http://www.vacarme.eu.org/article522.html

11 600 km ?/Agadez « A cette position, on n’était plus que des fous. On dormait dehors, à l’autogare, on était comme des cadavres. On déambulait, pieds nus. Pulchérie nous a trouvés dans cet état, elle nous a donné à manger, un endroit pour dormir, il faisait très froid. Sans elle, on serait morts. Elle nous a donné ces vêtements. On a rencontré des footballeurs, mais après le match ils sont repartis. Pulchérie nous a conduits à Père Mathias. Qu’est-ce qu’on peut faire maintenant ? Ici, il n’y a pas de travail. Qu’est-ce qu’on va faire ? C’est simple, reprendre notre élan pour repartir à Marseille ou en Espagne. Quoi qu’il arrive, on ne peut plus rentrer chez nous, au Cameroun, tout le monde nous regarderait avec pitié, nos parents, nos amis aussi. On est partis avec un but, on ne peut pas rentrer les mains vides. Tu vois, tu as honte de rentrer ainsi, sans rien. On a perdu notre ami, et notre famille, maintenant, elle compte sur nous. Ca fait mal de penser à cela, mais il faut se souvenir de notre but, pourquoi on est là. Alors, on pense au ballon, au football, à l’équipe, aux échauffements et tout ça, c’est ça notre vie, c’est ça que l’on sait faire, on doit pouvoir y arriver. Dès que l’on pourra, on repartira, on n’a pas le choix ».
par Carine Eff (extrait de Vacarme n°35 - printemps 2006).


10 octobre 2006

Le voyage



Aucun apprentissage n’évite le voyage. Sous la conduite d’un guide, l’éducation pousse à l’extérieur. Pars : sors. Sors du ventre de ta mère, du berceau, de l’ombre portée par la maison du père et des paysages juvéniles. Au vent, à la pluie : dehors manquent les abris. Tes idées initiales ne répètent que des mots anciens. Jeune : vieux perroquet. Le voyage des enfants, voilà le sens nu du mot grec pédagogie. Apprendre lance l’errance.

Michel Serres, le Tiers-Instruit, Ed. François Bourin, 1991.



Paulo Freire, dans sa Pédagogie des opprimés publiée en 1974, signalait déjà, tel un écho oublié à nos bons enseignants-penseurs d'aujourd'hui, que "personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, seuls les hommes s'éduquent ensemble par l'intermédiaire du monde". La vie est un mouvement perpétuel et voyager c'est avant tout apprendre et accepter que nous ne sommes pas seuls au monde. Heureusement. Le voyage est un don pour l'autre et un abandon de soi. Alors pourquoi rejeter le migrant en nous et devant nous ? L'avenir, si avenir il y aura, ne pourra être que métis, nomade et divers, ce qui induit ouverture au monde et des frontières, libre accès aux autres et aux savoirs, multi appartenances et identités multiples, libération du travail et liberté d'errer, bref la fin de toutes les servitudes pour tous. Alors seulement, la vie sera trop belle, comme disent nos enfants…

Franck Michel
(reprise partielle -sur http://www.deroutes.com/Autonomade.htm- de la conclusion de Autonomadie. Essai sur le nomadisme et l'autonomie, paru dans la collection " Voies AutoNomades ", chez Hommnisphères en 2005)













Choix des photos, sur une idée collective de François, Nathalie & Zoë, un soir d’octobre, entre Koubri et Ouaga.

9 octobre 2006

L'autre monde (bis)



Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs, et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes,
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !


Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre

[…]

Les romanciers nous ont appris à vivre avec l’apparente fiction des images qu’ils suscitaient et qu’il ne tenait qu’à nous de faire exister. D’incarner en fonction de notre sensibilité et de notre expérience. Dans L’ivrogne dans la brousse, l’écrivain nigérian Amos Tutuola fait coexister les morts et les vivants comme si cela était la chose la plus naturelle du monde. Comme si la frontière subtile entre notre monde et l’au-delà n’était pas dans la matérialité physique, mais dans nos âmes. L’autre monde n’est jamais très loin, pour peu que nous daignions le rechercher. L’entrée du Pays des Merveilles d’Alice où la jeune fille va s’écrier : «en fait je ne savais pas que les chats étaient capables de sourire», se trouve simplement au fond de son jardin et, après un voyage initiatique autour du monde pendant lequel il découvre divers mœurs et différents personnages, Candide comprend que ce qu’il doit faire avant tout est « cultiver son jardin ». Atteindre l’autre monde, c’est nous débarrasser de toutes nos idées reçues et de tous ces fatalismes. C’est libérer notre âme des certitudes qui l’entravent. C’est franchir la frontière invisible qui sépare nos émotions et nos rêves de notre condition humaine. C’est, comme le disait Rimbaud : parvenir à voir « quelquefois ce que l’homme a cru voir ».
[…]
L'autre monde n’est pas nécessairement loin de nous. Il peut se cacher dans les détails auxquels d’autres yeux que celui du photographe ne prêtent aucune attention. Rechercher l’autre monde, c’est nous contraindre à nous repenser nous-mêmes. C’est remettre en question les idées reçues que nous portons sur nous-mêmes et celles que le monde projette sur nous. C’est repenser le passé à la lumière du présent, mais c’est également se projeter vers l’avenir, en s’ouvrant à d’autres possibles. En révélant la beauté là où d’autre ne verraient que laideur, en révélant le bonheur et la joie là où d’autres ne verraient que misère et tristesse. Bref, en recréant le monde à notre mesure. Un monde qui nous corresponde et qui ne soit pas la projection des autres, un atopos, selon le mot de Roland Barthes. C’est le seul moyen aujourd’hui de se prétendre humain et de contredire la marche d’un monde qui entend enfermer l’humanité dans un moule unique et mortifère.

Simon Njami, commissaire général des VIèmes Rencontres africaines de la photographie à Bamako, intitulées "Une autre monde".

Introduction à Un autre monde, Ministère de la culture du Mali/AFAA, 2005.
La photo du photographe est de Zoë.







28 septembre 2006

La Terre-Patrie


Tsigane du cosmos, itinérant de l’aventure inconnue, c’est cela le destin anthropologique qui se dévoile et surgit des profondeurs au cinquième siècle de l’ère planétaire, après des millénaires d’enfermement dans le cycle répétitif des civilisations traditionnelles, dans les croyances en l’éternité, dans les mythes surnaturels : l’homme jeté là, dasein, sur cette Terre, l’homme de l’errance, du cheminement sans chemin préalable, du souci, de l’angoisse mais aussi de l’élan, de la poésie, de l’extase. C’est Homo sapiens demens, incroyable « chimère… nouveauté… monstre… chaos…. sujet de contradiction, prodige ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre ; dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreurs ; gloire et rebut de l’univers », comme disait Pascal (Pensées), c’est l’homme déjà reconnu par Héraclite, Eschyle, Sophocle, Shakespeare et sans doute d’autres, dans d’autres cultures.
Cet homme doit réapprendre la finitude terrienne et renoncer au faux infini de la toute-puissance technique, de la toute-puissance de l’esprit, de sa propre aspiration à la toute-puissance, pour se découvrir devant le vrai infini qui est innommable et inconcevable. Ses pouvoirs techniques, sa pensée, sa conscience doivent désormais être voués non à maîtriser, mais à aménager, améliorer, comprendre.
Il nous faut apprendre à être là (dasein), sur la planète. Apprendre à être, c’est-à-dire apprendre à vivre, à partager, à communiquer, à communier ; c’est ce qu’on apprenait dans et par les cultures closes. Il nous faut désormais apprendre à être, vivre, partager, communiquer, communier en tant qu’humains de la planète Terre. Non plus seulement à être d’une culture, mais à être terrien.

Edgar Morin (et Anne-Brigitte Kern), Terre-Patrie, Seuil, 1993.

µ

Lettre infernale

Monsieur Rimbaud
Je vous le dis droit
dans l’âme
Ce monde est mort

Y compris la France
Je vous le redis
Tout droit dans la culotte
Ce monde finit bientôt
de mourir
Et vous n’irez plus
ni en Abyssinie ni en Asie
commercer d’absinthe
d’idées hautes comme des herbes
de belles humeurs
d’enthousiasmes panés
de panicules d’armes
Scuds artisanaux et mesquins
ambiances frêles - plus jamais
Non monsieur Arthur
Vous n’irez plus
Vendre la queue du paon
et la queue du patron
Ni au bleuissant désert
de Nubie
Ni aux confins ardents
des chutes du Niamand-Garam
Les bêtes à la panure d’eau
de vent
et d’argent ne vous regarderont
plus du fond de la cervelle -
C’est fini monsieur Arthur
À moins d’un écoulement d’artères
Vous ne sauterez plus
tous les buissons de la connaissance
intimement liée
au profit -
Monsieur Arthur je vous le dit
d’Afrique
entre bérets verts français
et azimuts italiens nègres
Vous ne vendrez plus
cent mille grincements de vent
cent mille courtes pailles
tirées au destin d’un Verlaine
à l’arme rouge maintenant comprise -
Maintenant que le bleu
est porté couleur de l’humanité
Vous n’irez plus vous balader
à Charleville
ni à Charleroi
ni à Charles de Gaulle
autrement que coincé
entre un Journiac hénissant
et un Genet pété à quatre
épingles d’angoisse blanche
dans une France lachée
en cow-boyonie centrale
et où il fait froid aux yeux
au creveau
à la bile
aux couilles
au dictionnaire…
Vous-même Monsieur Arthur
académicien des vents d’ouest
Vous n’irez plus d’ailleurs
que dans la tempête des bombes
aspiratoires -
Et l’on vous sommera
de passer l’aspirateur
sur l’académie des sciences morales

Monsieur Arthur
Pitié pour cette France
qui n’a jamais eu plus grand
que la raison et la culture
France jetée au vent
et qui ne germera pas
avant le siècle dernier -

Monsieur Arthur
Y en a bon français
de nègre dans vos semelles
et du mazout cru
et des crues d’arcs-en-ciel
et des cuites léoniennes
et du gain cahotique
et du sang arabe -
Vous pouvez me croire
à l’oreille d’un mot neuf
à fleur d’espérance loupée
à voix coriace
aussi dure que le mont Cameroun -

à espoir égal
Moi Cham
héritier du napalm
commandeur gazé
triché corps et âme
Il n’y a plus de saisons
en Enfer - plus de raison
plus de rien -
que du pain gras
grassant
harassant
sans odeur -
plus de connaissance

plus d’angoisse en fleurs
on débarque tous les vents
pour danser la danse
du petit danseur blanc
Blancs de l’anus à l’âme
Et ça triche
ça ment
ça mentionne aux abords
de l’esprit -
Éminences grises
et manuelles à gogo
toute couille posée
et bien gardée
la bourse bave
Elle bavera
Cinquante degrés sous zéro
c’est à cette température-là
qu’on fait les poètes
Mais la France Monsieur Arthur opte pour le feu
Feu de bois
Que non -
Feu de tibias en Tchad coulée
une saison à cinq avrils
et ça coule
et ça coulera -
le feu tient lieu de raison
et la fain
et le débarquement des jambes
Maison Viannay d’ordures
savantes -
Mazenan
Bardey ça barde
au fin fond des cavalcades

Je vous le dis d’Afrique
mère cocue
nous n’étoufferons plus
maintenant que le monde entier
n'est plus entier -
Avec une mère - patrie
malade de cent pestes
Le métier - même de s’accroupir
est bradé à mort
contre des pierres lancées
contre du plomb
Tadjoura hennit
comme un vieux cheval blanc
blancheur d’escrocs
angoisses vertes en pays-tibia
corps vêtus de soie
âme nue
qui a dénudé l’intelligence
Monsieur Arthur
je vous le jure
Nous ne ferons plus
que des voyages à blanc.

Sony Labou Tansi
Brazzaville, le 21 février 1991.
(trouvé sur http://www.revuenoire.com)

L'étoile noire



Il est tout à fait insuffisant de considérer l’univers solaire seulement comme matrice écologique où la vie s’alimente d’un rayonnement photonique qui nourrit les plantes, qui nourrissent les herbivores, qui nourrissent les carnivores, dont les cadavres nourrissent le sol, qui nourrit les plantes que nourrit le soleil… La vie est plus profondément solarienne. Elle est solarienne, tout d’abord parce que tous ses constituants ont été forgés dans le soleil, et se sont rassemblés, sur une planète crachée par le soleil, sous l’effet d’un rayonnement ultraviolet et des orages électromagnétiques d’origine solaire. Elle est solarienne surtout parce qu’elle est la transformation d’un ruissellement photonique, issu des formidables tournoiements et tourbillons solaires, en un tourbillon électronique bouclant en machines productrices-de-soi des milliards et des milliards d’échanges entre atomes issus du soleil. A ce titre, la vie en général et l’être vivant en particulier ne sont pas seulement perdus dans un recoin de banlieue cosmique, entre micro et méga-physique ; ils font partie d’un continuum actif où se nouent en tourbillons l’Etre solaire méga-physique et un peuple micro-physique innombrable, lui-même fils du soleil. Nous sommes un petit bout appendiciel du soleil qui, après trempage marin, mijotage chimique, décharges électriques, a pris vie.
Nous pouvons donc lier la préhistoire organisationnelle de la vie, la dimension physique de la vie, l’enracinement solarien de la vie. Tout cela était complètement occulté du temps de la biologie close (vitalisme), et le demeure encore aujourd’hui quand on considère la vie seulement sous l’angle des processus physiques classiques et selon le seul cordon ombilical chimico-moléculaire. Le vrai cordon ombilical tourbillonne de remous en remous, remonte vers le soleil. Née dans un placenta marin, la vie cesse d’être orpheline. Elle est un Hermaphrodite père/mère, qui la nourrit du miel rayonnant de ses entrailles ; elle est cousine des êtres physiques innombrables, les uns éphémères, comme les tourbillons éoliens, les remous liquides, les flammes, les autres à souffle très long comme les étoiles…

Edgar Morin, Solaris, La méthode, t. 1.



Ni le Soleil ni la Terre ne se situent au centre du monde. La philosophie glorifia autrefois la révolution copernicienne d’en avoir chassé notre planète, mais Kepler découvrit que le mouvement général des astres suit des orbes en ellipse, qui se réfèrent, certes, ensemble, au donateur solaire de force et de lumière, mais chacun, de plus, à un second foyer, dont nul ne parle jamais, tout aussi efficace et nécessaire que le premier, une sorte de deuxième soleil noir. Au soleil blanc, brillant et unique, correspondent plusieurs foyers obscurs qu’on peut réunir dans une sorte de zone de forme annulaire, exposée, je veux dire posée à l’écart du Soleil.
[…]
Les faibles et les simples, pauvres ou illettrés, toute la foule douce si méprisée des doctes qu’ils ne la tiennent que comme objet de leurs études, les exclus du savoir canonique se règlent souvent sur les points noirs, sans doute parce qu’ils ne les aveuglent ni ne les accablent ou qu’ils les soutiennent autant que la soleil ravit les philosophes. En outre, les savants eux-mêmes reconnaîtraient-ils les moments solaires de connaissance puissante s’ils ne se mélangeaient à des heures longues de soleil noir ? L’intuition vraie s’accompagne-t-elle d’une indispensable faiblesse ? Et que lui doit-elle ?
[…]
Mesurer l’écart constant de ces deux pôles, estimer ce que l’étoile flamboyante doit au point aveugle et celui-ci à la première, chercher les raisons d’une telle distance, évaluer la productivité de la zone obscure et même la fécondité de cette double et non plus simple commande ou régulation attractive – que perdrait l’une sans l’autre ?- voilà, le programme de la Tierce Instruction, suivant la loi de Kepler.

Michel Serres, Le Tiers-Instruit, Ed. François Bourin, 1991.

Les aventures de l'ombre



L’ombre

L’ombre n’est ni masculine ni féminine.
Grise, même si j’y mettais le feu…
Elle me suit, grandit puis se réduit.
Je marchais et elle marchait,
m’asseyais et elle s’asseyait,
courais et elle courait.
J’ai dit : Je vais ôter mon manteau bleu
et la piéger.
Mais elle m’a imité et s’est débarrassée
de son manteau gris…
J’ai pris un chemin parallèle,
elle a emprunté un chemin parallèle.
J’ai dit : Je vais sortir du couchant
de ma ville et la piéger.
Mais je l’ai vue me précédant
dans le couchant d’une autre ville…
J’ai dit : Je vais revenir appuyé
sur des béquilles.
Elle est revenue sur des béquilles.
J’ai dit : Je vais la prendre sur mes épaules.
Mais elle s’est rebellée…
J’ai dit : Je la suivrai pour la piéger,
je suivrai par ironie ce perroquet de la forme,
j’imiterai son imitation,
ainsi mon double se fondra
dans son double,
je ne verrai plus mon ombre
et elle ne me verra plus.

Mahmoud Darwich, Ne T’excuse pas, Actes Sud, 2006.


µ


There was another light in the room now, a thousand times brighter than the night-lights, and in the time we have taken to say this, it had been in all the drawers in the nursery, looking for Peter's shadow, rummaged the wardrobe and turned every pocket inside out. It was not really a light; it made this light by flashing about so quickly, but when it came to rest for a second you saw it was a fairy, no longer than your hand, but still growing. It was a girl called Tinker Bell exquisitely gowned in a skeleton leaf, cut low and square, through which her figure could be seen to the best advantage. She was slightly inclined to EMBONPOINT. [plump hourglass figure]

A moment after the fairy's entrance the window was blown open by the breathing of the little stars, and Peter dropped in. He had carried Tinker Bell part of the way, and his hand was still messy with the fairy dust.

"Tinker Bell," he called softly, after making sure that the children were asleep, "Tink, where are you?" She was in a jug for the moment, and liking it extremely; she had never been in a jug before.

"Oh, do come out of that jug, and tell me, do you know where they put my shadow?"

The loveliest tinkle as of golden bells answered him. It is the fairy language. You ordinary children can never hear it, but if you were to hear it you would know that you had heard it once before.

Tink said that the shadow was in the big box. She meant the chest of drawers, and Peter jumped at the drawers, scattering their contents to the floor with both hands, as kings toss ha'pence to the crowd. In a moment he had recovered his shadow, and in his delight he forgot that he had shut Tinker Bell up in the drawer.

If he thought at all, but I don't believe he ever thought, it was that he and his shadow, when brought near each other, would join like drops of water, and when they did not he was appalled. He tried to stick it on with soap from the bathroom, but that also failed. A shudder passed through Peter, and he sat on the floor and cried.

His sobs woke Wendy, and she sat up in bed. She was not alarmed to see a stranger crying on the nursery floor; she was only pleasantly interested.

"Boy," she said courteously, "why are you crying?"

Peter could be exceeding polite also, having learned the grand manner at fairy ceremonies, and he rose and bowed to her beautifully. She was much pleased, and bowed beautifully to him from the bed.

"What's your name?" he asked.

"Wendy Moira Angela Darling," she replied with some satisfaction. "What is your name?"

"Peter Pan."

The Adventures of Peter Pan by J. M. Barrie, chapter 3 – Come Away, Come Away !


26 septembre 2006

La saudade



Quem mostro'b
Ess caminho longe?
Quem mostro'b
Ess caminho longe?
Ess caminho
Pa São Tomé

Sodade sodade sodade
Dess nha terra d’São Nicolau

Si bo t'screve'm
M’ta screve'b
Si bo t'squece'm
M’ta squece'b

Até dia
Ke bo volta

Sodade sodade sodade
Dess nha terra d’São Nicolau

Sodade, interprété par Cesaria Evora.

µ

C'est bien planqué au fond de l'âme C'est un frisson au goût amer Ce n'est pas les violons du drame Ca met du gris dans tes yeux verts

Ce n'est pas la mélancolie - mais encore Ce n'est pas le blues infini - mais encore C'est pas non plus la mélodie - de la mort Des accords et encore

C'est une femme entr'aperçue dans un port Une mélodie dont on a plus les accords C'est un poème très ancien sur l'amour, sur la vie Et la mort

Si la Saudade est dans les nuages - le parfum subtil De la nostalgie Elle a le visage de lointains voyages - c'est un grand voilier Qu'on a jamais pris - qu'on a jamais pris

Ca vient de loin et en douceur Cette douleur qui sent la marge C'est comme un souffle sur ton coeur Ca porte un joli nom Saudade

Si tu ne la vois pas venir - elle te voit Si tu essayes de la fuir - oublies ça Et même si tu veux en finir - Elle veut pas Elle se serre contre toi

C'est la maîtrise des musiciens - des poètes C'est la frangine des vauriens - de la fête Elle est planquée dans les plus belles mélodies Quand elle pleure, elle sourit

Si la Saudade est dans les nuages - le parfum subtil De la nostalgie Elle a le visage de lointains voyages - c'est un grand voilier Qu'on a jamais pris - qu'on a jamais pris

Saudade, interprété par Bernard Lavilliers.






µ




J'écoute au fond de moi le chant à voix d'ombre des saudades.
Est-ce la voix ancienne, la goutte de sang portugais qui remonte du fond des âges ?
Mon nom qui remonte à sa source ?
Goutte de sang ou bien Senhor, le sobriquet qu'un capitaine donna autrefois à un brave laptot ?
J'ai retrouvé mon sang, j'ai découvert mon nom l'autre année à Coïmbre, sous la brousse des livres.
Monde scellé de caractères stricts et mystérieux, ô nuit des forêts vertes, aube des plages inouïes !
J’ai bu – murs blancs collines d’oliviers – un monde d’exploits d’aventures d’amours violents et de cyclones.
Ah ! boire tous les fleuves : le Niger le Congo le Zambèze, l’Amazone et le Gange
Boire toutes les mers, boire tous les livres les ors, tous les prodiges de Coïmbre.
Me souvenir, mais simplement me souvenir…


Elégie des saudades, Léopold Sédar Senghor, à propos de son nom.



µ

J’ai plus de souvenirs que si j’avais mille ans
Un gros meuble encombrés de bilans,
De vers de billets doux, de procès de romances,
Avec de lourds cheveux roulés dans des quittances,
Cache moins de secrets que de tristes cerveaux.
C’est une pyramide, un immense caveau,
Qui contient plus de morts que la fosse commune.
- Je suis un cimetière abhorré de la lune,
Où comme des remords se traînent de longs vers
Qui s’acharnent toujours sur mes morts les plus chers
Je suis un vieux boudoir plein de roses fanées,
Où gît tout un fouillis de modes surannées,
Où les pastels plaintifs et les pâles Boucher,
Seuls, respirent l’odeur d’un flacon débouché.

Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité
- Désormais tu n ‘es plus, ô matière vivante !
Qu’un granit entouré d’une vague épouvante,
Assoupi dans le fond d’un Sahara brumeux ;
Un vieux sphinx ignoré du monde insoucieux,
Oublié sur la carte, et dont l’humeur farouche
Ne chante qu’aux rayons du soleil qui se couche.

Spleen et Idéal (LXXVI), Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire, 1857.


31 août 2006

La fraternité








Depuis six mille ans la guerre
Plaît aux peuples querelleurs,
Et Dieu perd son temps à faire
Les étoiles et les fleurs.

Les conseils du ciel immense,
Du lys pur, du nid doré
N'ôtent aucune démence
Du coeur de l'homme effaré

Les carnages, les victoires,
Voilà notre grand amour ;
Et les multitudes noires
Ont pour grelot le tambour.

La gloire, sous ses chimères
Et sous ses chars triomphants,
Met toutes les pauvres mères
Et tous les petits enfants.

Notre bonheur est farouche ;
C'est de dire: Allons! mourons!
Et c'est d'avoir à la bouche
La salive des clairons.

L'acier luit, les bivouacs fument ;
Pâles, nous nous déchaînons ;
Les sombres âmes s'allument
Aux lumières des canons.

Et cela pour des altesses
Qui, vous à peine enterrés,
Se feront des politesses
Pendant que vous pourrirez,

Et que, dans le champ funeste,
Les chacals et les oiseaux,
Hideux, iront voir s'il reste
De la chair après vos os!

Aucun peuple ne tolère,
Qu'un autre vive à côté
Et l'on souffle la colère
Dans notre imbécilité.

C'est un russe! Egorge, assomme.
Un croate! Feu roulant.
C'est juste. Pourquoi cet homme
Avait-il un habit blanc ?

Celui-ci, je le supprime
Et m'en vais, le coeur serein,
Puisqu'il a commis le crime
De naître à droite du Rhin.

Rosbach ! Waterloo ! Vengeance !
L'homme, ivre d'un affreux bruit,
N'a plus d'autre intelligence
Que le massacre et la nuit.

On pourrait boire aux fontaines,
Prier dans l'ombre à genoux,
Aimer, songer sous les chênes ;
Tuer son frère est plus doux.

On se hache, on se harponne,
On court par monts et par vaux ;
L'épouvante se cramponne
Du poing aux crins des chevaux.

Et l'aube est là sur la plaine !
Oh ! j'admire, en vérité,
Qu'on puisse avoir de la haine
Quand l'alouette a chanté.

"Liberté, égalité, fraternité", Victor Hugo

L'égalité



On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille
On choisit pas non plus les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger pour apprendre à marcher

Être né quelque part
Être né quelque part
Pour celui qui est né
C'est toujours un hasard

Nom'inqwando yes qxag iqwahasa

Y'a des oiseaux de basse cour et des oiseaux de passage
Ils savent où sont leurs nids, quand ils rentrent de voyage
Ou qu'ils restent chez eux, ils savent où sont leurs oeufs

Être né quelque part
Être né quelque part
C'est partir quand on veut
Revenir quand on part

Nom'inqwando yes qxag iqwahasa

Est-ce que les gens naissent
Égaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent

Nom'inqwando yes qxag iqwahasa

Est-ce que les gens naissent
Égaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent
Que les gens naissent
Pareils ou pas

On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille
On choisit pas non plus les trottoirs de Manille
De Paris ou d'Alger pour apprendre à marcher

Je suis né quelque part
Je suis né quelque part
Laissez-moi ce repère
Ou je perds la mémoire

Nom'inqwando yes qxag iqwahasa

Est-ce que les gens naissent
Égaux en droits
A l'endroit
Où ils naissent
Que les gens naissent
Pareils ou pas

Né quelque part, Maxime Le Forestier



... au Burkina Faso, en Belgique, aux Philippines, au Pérou, au Brésil.





La liberté



C’est une chose qui n’a jamais pu arriver à Xavier, parce que Xavier n’avait pas de mère, et pas de père non plus, et ne pas avoir de parents est la condition première de la liberté.
Mais comprenez bien, il ne s’agit pas de perdre ses parents. La mère de Gérard de Nerval est morte quand il était nouveau-né et pourtant il a vécu pendant toute sa vie sous le regard hypnotique de ses yeux admirables.
La liberté ne commence pas là où les parents sont rejetés ou enterrés, mais où ils ne sont pas :
Là où l’homme vient au monde sans savoir de qui.
Là où l’homme vient au monde à partir d’un œuf jeté dans une forêt.
Là où l’homme est craché sur la terre par le ciel et pose le pied sur le monde sans le moindre sentiment de gratitude.

Milan Kundera, La vie est ailleurs, Paris, Gallimard, 1973.

µ

Les êtres humains se distinguent des autres animaux par le télé-encéphale hautement développé, par le pouce préhenseur et par le fait d’être libre.
Libre est l’état de celui qui jouit de liberté. Liberté est un mot que le rêve humain alimente. Il n’existe personne qui l’explique et personne qui ne le comprenne.

Jorge Furtado, Ilha das flores (film), Casa de cinema, Porto Alegre, 1989.










28 août 2006

La carte


Kerkyra, le 15 août 2006.

Notre bonjour en images de l’ancienne Corcyre.
A notre menu : pistaches et poissons, piscine et ponton, pirates et Pan, prose et poésie, presqu’île et Péloponnèse, bref tout et rien.

Nous avons visité Olympie, avons entamé de suite notre entraînement et vous reviendrons donc dans la forme ad hoc (càd olympique).

PS : la preuve est faite qu'on peut envoyer et recevoir aussi tardivement une carte électronique qu'une carte postale

Zoë & Quentin
Lucien & Daphné










24 juillet 2006

L'or du Faso




Se za si zaad ragdo (ancien mooré). Sen zaad si zaad rateengda (mooré moderne).
Celui qui apporte les abeilles apporte l’échelle.

Proverbe mossi.

µ

Si l’abeille venait à disparaître, l’espèce humaine n’aurait que quatre années à vivre.

Albert Einstein (citation apocryphe)



Seules, elles élèvent leur progéniture en commun, possèdent des demeures indivises dans leur cité, et passent leur vie sous de puissantes lois; seules, elles connaissent une patrie et des pénates fixes; et, prévoyant la venue de l'hiver, elles s'adonnent l'été au travail et mettent en commun les trésors amassés. Les unes, en effet, veillent à la subsistance, et, fidèles au pacte conclu, se démènent dans les champs; les autres, restées dans les enceintes de leurs demeures, emploient la larme du narcisse et la gomme gluante de l'écorce pour jeter les premières assises des rayons, puis elles y suspendent leurs cires compactes; d'autres font sortir les adultes, espoir de la nation; d'autres épaississent le miel le plus pur et gonflent les alvéoles d'un limpide nectar. Il en est à qui le sort a dévolu de monter la garde aux portes de la ruche; et, tour à tour, elles observent les eaux et les nuées du ciel, ou bien reçoivent les fardeaux des arrivantes, ou bien encore, se formant en colonne, repoussent loin de leurs brèches la paresseuse troupe des frelons. C'est un effervescent travail, et le miel embaumé exhale l'odeur du thym.

Ainsi, quand les Cyclopes se hâtent de forger les foudres avec des blocs malléables, les uns, armés de soufflets en peau de taureaux, reçoivent et restituent les souffles de l'air; les autres plongent dans un bassin l'airain qui siffle; l'Etna gémit sous le poids des enclumes ; eux lèvent de toutes leurs forces et laissent retomber leurs bras en cadence, et, avec la tenaille mordante, tournent et retournent le fer; de même, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, les abeilles de Cécrops sont tourmentées d'un désir inné d'amasser, chacune dans son emploi. Les plus vieilles sont chargées du soin de la place, de construire les rayons, de façonner les logis dignes de Dédale; les plus jeunes rentrent fatiguées, à la nuit close, les pattes pleines de thym; elles butinent, de çà, de là, sur les arbousiers et les saules glauques et le daphné et le safran rougeâtre et le tilleul onctueux, et les sombres hyacinthes. Souvent aussi, dans leurs courses errantes, elles se brisent les ailes contre des pierres dure