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9 janvier 2008

Le temps















dessins et photos de Lucien (choisis par moi)





… Au lieu d’une vision à l’exclusion des autres, j’eusse voulu dessiner les moments qui bout à bout font la vie, donner à voir la phrase intérieure, la phrase sans mots, corde qui indéfiniment se déroule sinueuse, et, dans l’intime, accompagne tout ce qui se présente du dehors comme du dedans.
Je voulais dessiner la conscience d’exister et l’écoulement du temps. Comme on se tâte le pouls. Ou encore, plus restreint, ce qui apparaît lorsque, le soir venu, repasse (en plus court et en sourdine) le film impressionné qui a subi le jour.
Dessin cinématique.
Je tenais au mien, certes. Mais combien j’aurais eu plaisir à un tracé fait par d’autres que moi, à le parcourir comme une merveilleuse ficelle à nœuds et à secrets, où j’aurais eu leur vie à lire et tenu en main leur parcours.
Mon film à moi n’était guère plus qu’une ligne ou deux ou trois, faisant par-ci par-là rencontre de quelques autres, faisant buisson ici, enlacement là, plus loin livrant bataille, se roulant en pelote ou – sentiments et monuments mêlés naturellement – se dressant, fierté, orgueil, ou château ou tout… qu’on pouvait voir, qu’il me semblait qu’on aurait dû voir, mais qu’à vrai dire presque personne ne voyait.


Henri Michaux, « Dessiner l’écoulement du temps », extrait de Passages, 1950, dans L’espace du dedans, Gallimard, 1966.





17 octobre 2007

La traduction




















Est-il possible de traduire la poésie ? de sa langue maternelle dans une autre ?

à dix heures le 10 Novembre 1891
le poète Jean Arthur Rimbaud
rencontra la FIN de son
adventure Terrestre
A.R.

devotions. to Arthur Rimbaud. he was young. he was so damn young. he was so god damned. Drunk with the Blood of Baby dolls. Mad laughter. power. running neck and neck with his vision was his demon. Sooner Stick his dick up the baby dolls ass. Shove pins in the heads of innocents. Bad seed with a golden spleen. Ha Ha. he has the last laugh. Blonde Hairs raveling in your vital breath. White hydrogen. Rimbaud. Savior of the forgotten scientists: the alchemists. alchemy. of The. The Word. The power of The Word. Love Rays. bullets on the alter. obscene ceremonies. leave no proof clues. gold. behind. Rimbaud blessé Rimbaud wounded Rimbaud: angel with sleeves of blue hair. [NO] light without shadow. Rimbaud was a rolling stone are all prophets persecuted? He was so damn young.

Patti Smith, poem from hector zazou's sahara blue album



Est-il possible de traduire le Mali, le Pérou, le Sénégal, le Burkina Faso, les Afriques, les Philippines, de traduire les Belgiques ? Traduire étant pris dans un sens plus large que le commun (faire passer d'une langue à une autre), celui décrit par Michel Serres par exemple. Pour lui, la communication s'opère à travers toute une série de transformations, de transports (du grec μεταφορά, métaphoras), de trahisons... bref de traduction (ce qu'exprime mieux le mot anglais "translation" et que symbolise le dieu grec Hermès, dieu du commerce, gardien des routes et des carrefours, des voyageurs, des voleurs, conducteur des âmes aux Enfers et messager des dieux).

Ecoutez-celui-ci, à propos de l'Afrique (chronique de Michel Serres sur France Info )...

14 septembre 2007

La bonne arrivée


























Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd’hui en automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu’accompli de cette façon, il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations par lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et de s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au cœur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom ; et que schématise (mieux qu’une promenade où, comme on débarque où l’on veut il n’y a guère plus d’arrivée) l’opération mystérieuse qui s’accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, t. 2 – A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1919.



Je sais maintenant la vanité du langage. S’il nous était possible d’atteindre les choses avec l’efficacité qui opère au cœur de l’azur, la parole deviendrait inutile. L’horizon est à la fois le désir et son achèvement. C’est une place. On habite avec elle, en elle, en face d’elle. C’est le lieu total.

L’horizon n’est pas une frontière, je l’ai toujours su. Nos maisons ne peuvent avoir que lui pour vis-à-vis. Il n’était pas aussi effrayant que je l’avais cru. Pour l’instant il symbolisait le site où j’allais bientôt me réfugier loin de Sara-de-Gaulle. Mes craintes, en l’espèce, signifiaient : j’ignore le quartier où nous allons nous établir. Et j’accablais l’horizon : lui seul pouvait contenir le phénomène qui, là-haut, résonnait sous d’improbables voussures. Aux époques lointaines où mon enfance courait les routes, je dépréciais les sensations. Je méconnaissais la race d’hommes qu’on appelle poètes. J’ignorais qu’il existât une ligne bleue des Vosges. La conquête du français viendrait plus tard, l’horizon du premier langage.


Nimrod, Le départ, Arles, Actes Sud, 2005.

21 juin 2007

La spirale





Le caracol est la conque marine dont le son convoque les Mayas, le colimaçon qui recycle au-dedans l'extérieur, la spirale qui enroule le passé, le présent et le futur, le glyphe polysémique omniprésent de l'art préhispanique qui, depuis le monde intérieur de sa coquille primordiale, régénère tous les hommes.

« Ils racontent qu'on utilisait le caracol pour rassembler la communauté, pour que la parole circule d'une personne à l'autre et que naisse l'accord... Le caracol était cet instrument qui fait que l'oreille entende la parole même la plus lointaine. » Sous-commandant insurgé Marcos.






















Les Caracoles revendiquent une référence au passé des civilisations autochtones. Certains indigènes expliquent ainsi que le caracol permettait, dans les temps anciens, « d’alerter les communautés en cas de danger » et, maintenant, de « faire entendre la voix des zapatistes ». On a aussi évoqué les représentations sculptées de caracoles, dont émerge la figure d’un vieillard, et qui peuvent être interprétées comme une manifestation plastique de la conception maya du temps. De fait, la spirale témoigne bien d’une représentation temporelle qui s’écarte des simplifications finalistes d’une histoire linéaire, sans pour autant s’enfermer dans les cercles de la répétition. Elle évoque aussi des manières de parler, de penser ou d’être, qui ne sont pas sans rapport avec celles que l’on peut observer dans les communautés indigènes : éviter de manifester sa soumission à un intérêt immédiat ou un empressement à atteindre directement son but, comme le voudraient les logiques de la rationalité instrumentale et de l’efficacité optimisée ; admettre que beaucoup de détours peuvent parfois être un judicieux moyen de trouver son chemin et que le temps perdu de l’errance est une expérience bénéfique.

Extrait de la postface « L’âge des escargots » de Jérôme Baschet, La rébellion zapatiste, Flammarion, 2005.



11 juin 2007

Le bonheur


Lorsque le cœur a parlé, il n’est pas convenable que la raison élève des objections. Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du cœur.
Il faut évidemment que les sentiments suscités par le kitsch puissent être partagés par le plus grand nombre. Aussi le kitsch n’a-t-il que faire de l’insolite ; il fait appel à des images clés profondément ancrées dans la mémoire des hommes : la fille ingrate, le père abandonné, des gosses courant sur une pelouse, la patrie trahie, le souvenir du premier amour.
Le kitsch fait naître coup sur coup deux larmes d’émotion. La première larme dit : Comme c’est beau, des gosses courant sur une pelouse !
La deuxième larme dit : Comme c’est beau, d’être ému avec toute l’humanité à la vue de gosses courant sur une pelouse !
Seule cette deuxième larme fait que le kitsch est le kitsch.
La fraternité de tous les hommes ne pourra être fondée que sur le kitsch.


Milan Kundera, L’insoutenable légèreté de l’être, Paris, Gallimard 1984.




























31 mars 2007

Les battements



« Y a-t-il des départs ? Y a-t-il des arrivées ? Quelqu’un voyage-t-il ? Quelqu’un fait-il ce voyage ? Quelqu’un peut-il être assez longtemps le même pour être en deux points différents ? Où suis-je moi, lorsque la caravane avance ou se repose ? Qui respire dans ma poitrine pendant les longues journées de mon absence ? Qui pose les questions sans espoir de réponse ? »

Audrey m’a donné cette photo, à son retour du Mali. Elle m’écrit : « La photo, je l’ai faite en pensant à « ta » phrase : « le chemin se fait en marchant »..... ». Merci à elle. J’y repense quant à moi en lisant « Caravane », cette très belle BD franco-argentine en N/B, dont la dernière phrase est :
Le désert est un jardin absent.

« L’homme est ignorant – dit un chamelier – il veut toujours aller plus loin.
Le coeur par contre, est sage : il n’ambitionne que de battre ».

Bernard Olivié & Jorge Zentner, Caravane, FRMK, 2003

Ce qui m’amène à Apollinaire dont l’un des recueils est intitulé Le Guetteur mélancolique (Poésie/Gallimard) :

Et toi mon cœur pourquoi bas-tu

Comme un guetteur mélancolique
J’observe la nuit et la mort

29 mars 2007

Le choix





Un prénom irlandais
Une mère de partout
Danoise, catalane
Française malgré tout

Un papa huguenot
Et citoyen du monde
Quelques fois parigot
Aux racines vagabondes

Pisseuse ou petit con
Princesse ou poulbot
Tu prendras ce prénom
Comme un premier cadeau

Il te dira le vent
Qui souffle sur Shannon
Et le vert du printemps
Sur l'île d'Avalon

Quand viendras-tu Malone
Aimeras-tu ce monde
Cette triste Babylone
Cette planète moribonde

J’ai le cœur assez grand
Pour encore de l’amour
Et pour toi, mon enfant
Lumière de mes jours

En voudras-tu longtemps
En auras-tu aussi
Pour ces fous inconscients
Qui t’offrent cette vie

Celle ci sera pleine
De plaisirs mais encore
De chagrins et de peines
Qui te rendront plus fort

La vie est un long fleuve
Tranquille ou bien funeste
Les hommes font ce qu’ils peuvent
Le destin fait le reste

Quand viendras-tu Malone
Aimeras-tu ce monde
D’avance tu nous pardonnes
Si tu le trouves trop immonde

Tellement de misère
De souffrances et de haine
Tellement de galères
Pour le moindre « je t’aime »

Mais tellement aussi
De tous petits bonheurs
D’innocences épanouies
Comme bouquets de fleurs

Nous t’apprendrons, mon ange
A lutter chaque jour
Pour que ce monde change
Pour un peu plus d’amour

T’apprendrai à écrire
Pour chanter tes colères
Et pour voir ton sourire
Illuminer la terre

Quand viendras-tu, Malone
Aimeras-tu ce monde
Ton île d’Avalon
Le soleil et puis l’ombre
Ton île d’Avalon
Et le soleil et puis l’ombre

Renaud - Malone - Rouge Sang - 2006
















Ma plume est une arme de poing / Mes mots parfois sont des grenades
Dans ce monde cruel et crétin / Ma guitare est en embuscade

Contre toutes les barbaries / Contre les silences assassins
Le conformisme des nantis / Et l'ignorance des gens de rien

Car si jamais une chanson / N'a fait tomber un dictateur
Si la tyrannie, l'oppression / Vivent toujours de belles heures

Je sais que j'écrirai toujours / Comme un acte de résistance
Outre quelques chansons d'amour / A l'encre noire de la violence

C'est pas donné aux animaux / C'est la mission des baladins
De combattre avec des mots / De faire des couplets des coups d'poing

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime

Au premier rang de mes colères / L'Amérique du grand capital
George Bush et ses chiens de guerre / Et son putain d'ordre moral

Son modèle de société / Mi decadente mi puritaine
Sa peine de mort légalisée / Par des Cours que l'on dit Suprêmes

Sa sous-culture qu'il voudrait bien / Imposer à la terre entière
Coca, Mac'do, rappeurs crétins / Disneyland et Schwartzeneger

Loi du plus fort, loi de la jungle / Consommation et pollution
A chaque citoyen son flingue / Amour du drapeau à la con

Je rêve que vivent un jour / Dans ce pays dégénéré
Des centaines de Mickaël Moore / Des Luther King par milliers

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, j'extermine

Autre fléau, autre danger / Ces putains d'églises à la con
Les évangelistes timbrés / Rabbins, Ayathollas, curetons

Combien de guerre, combien d'horreurs / Ces imbéciles ont engendrées
Par leurs discours de malheur / Sur des masses de demeurés

Tous ceux-là considèrent la femme / Comme une pute ou une sainte
Promettent la damnation de l'âme / A qui ne vit pas dans la crainte

Trouverai-je jamais les mots / Pour dire mon mépris profond
De tous les dieux, tous leurs dévôts / Et de toutes les religions

La mienne se résume en fait / A l'amour et à l'amitié
A l'amour de cette planète / Où vit l'homme et sa fiancée

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, j'élimine

Chaque jour ils sont des milliers / Les enfants qui meurent sans bruit
Quand des milliards sont dépensés / Pour sur-armer tous les pays

On mise sur le nucléaire / On surconsomme, on surproduit
Lorsque la moitié de la terre / Crève de faim, de maladie

La charité a remplacé / La justice, et c'est l'Abbé Pierre
Qui doit chaque jour s'y coller / Pour que nos consciences soient claires

Pour faire du spectacle avec ça / Il y a toujours un projecteur
Et toujours une caméra / Comme un vautour sur le malheur

Avec l'horreur ils font du fric / Et avec la mort de l'audience
Notre époque est télé-merdique / L'info remplace la connaissance

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime

S'attaquer aux moulins à vent / De l'injustice, de la misère
Comme je le fais de temps en temps / Dans mes petites chansons colère

Ça relève de l'utopie / Mais y a-t-il autre chose à faire
Poser des bombes, prendre un fusil / Ou suivre le troupeau pépère

Qui imagine changer l'histoire / En votant pour quelques gangsters
En déléguant tous les pouvoirs / A des politiciens pervers

Vienne un jour ce monde impossible / Où les enfants seront bénis
Où nulle femme ne s'ra la cible / De la violence ou du mépris

Où les hommes vivront d'amour / Comme l'ont dit d'autres que moi
Où plus personne ne sera sourd / Aux cris de détresse ou d'effroi

J'ai retrouvé mon flingue / Il était dans mes rimes
Attention je déglingue / Je dégomme, je décime
Je dégomme, j'extermine / Je dégomme, j'élimine
Je dégomme, j'assassine

Renaud - J'ai retrouvé mon flingue - Rouge Sang - 2006
















Des armes, des chouettes, des brillantes
Des qu'il faut nettoyer souvent pour le plaisir
Et qu'il faut caresser comme pour le plaisir
L'autre, celui qui fait rêver les communiantes

Des armes bleues comme la terre
Des qu'il faut se garder au chaud au fond de l'âme
Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d'une femme
Qu'on garde au fond de soi comme on garde un mystère

Des armes au secret des jours
Sous l'herbe, dans le ciel et puis dans l'écriture
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures
Et qui mettent la poésie dans les discours

Des armes, des armes, des armes
Et des poètes de service à la gâchette
Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
Au bout d'un vers français brillant comme une larme

Léo Ferré
(chanté par Noir Désir, Des visages des figures, 2001)




22 mars 2007

L'itin-errance



Nous sommes dans l’errance et ne sortirons pas de l’itinérance. Le renoncement au paradis ne fait que commencer. L’histoire de l’humanité ne fait que commencer. L’acceptation de la tragédie humaine (et sans doute de la tragédie de l’Univers) est la condition sine qua non de toute anthropolotique.
Agir ? J’ai dit le principe d’incertitude inclus dans toute action, et singulièrement toute action politique. J’ai dit l’incertitude inouïe de l’action pour l’humanité. Celle-ci, de plus, risque à chaque instant la folie. Nous n’allons pas éliminer l’incertitude et l’aléa, nous allons apprendre à mieux travailler et jouer avec eux. Nous ne deviendrons pas subitement « sages », nous allons apprendre à commercer avec notre folie pour nous préserver de ses formes atroces et massacrantes.
Parier ? Nous ne savons pas si tout est déjà joué, si rien n’est joué. Rien n’est sûr, surtout pas le meilleur, mais y compris le pire. C’est dans Nuit et Brouillard qu’il nous faut jouer.
Il nous faut enfin formuler le principe spermatique de l’action politique. L’action politique n’est pas dotée de l’efficacité de l’action physique, où chaque coup de marteau, s’il est bien asséné, enfonce un peu plus le clou. C’est que l’efficacité politique, comme l’efficacité biologique de la sexualité, a besoin d’innombrables efforts infructueux, d’un gaspillage inouï d’énergie et de substance vitale pour arriver enfin à une fécondation. Des myriades de spores et pollens s’envolent des plantes et meurent pour la plupart avant de naître. […] Semer la vie, pour nous, c’est la dépense d’efforts sans nombre, c’est la production de germes sans nombre, mais en même temps semer peut coïncider avec s’aimer, c’est-à-dire avec l’amour qui transfigure deux êtres et trouve sa finalité dans leur extase de communion.
Et voici le symbole, que chacun a pu et peut vivre, de cette identité complexe entre l’accouplement de deux êtres et l’accomplissement aveugle d’une fonction venue du fond des âges et qui va vers l’horizon des temps : on en revient à ce que nous savions avant toute connaissance et toute conscience, tout en arrivant à ce que toute connaissance et toute conscience nous disent d’accomplir et d’épanouir : semer -> s’aimer -> semer.

Edgar Morin, Pour sortir du XXè siècle, Le Seuil, 1984.














Avant, je rêvais de partir pour partir et revenais toujours. Je pars sans bouger à présent, et il n’y a pas de retour. On ne part pas, écrivait Rimbaud, ce qui pourrait s’entendre aussi par : on ne cesse de partir, et les vrais voyages ne sont pas ceux qu’on croit. Cette mer qui n’existe pas derrière les peupliers est pour moi plus réelle que la mer, et plus loin que toutes les Abyssinie. Suffit de se laisser faire.

...

Au fond, les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis. Solitaires. Silencieux. Souvent ils commencent dans une chambre où l’on est enfermé parce qu’il pleut ou parce qu’on est malade, obligé de garder le lit. On a huit ou neuf ans, le goût des images qui partent toutes seules dans tous les sens et qu’on lit de même, en sautant par-dessus les fuseaux horaires, uniquement préoccupé du cours qu’elles ouvrent en nous et attentif au fleuve qui va venir, qui doit venir, gonflé qu’il est de toute l’eau du regard, de la pluie qui tombe peut-être dans ce monde tout près où l’on est plus ; gonflé, oui, et irisé par la fièvre douce (encore et peut-être) qui nous saoule un peu et nous fait dériver entre les motifs du papier peint décoloré.


Guy Goffette, Partance et L’agencement du Monde ou le voyage rêvé du Marquis de Sy, extrait de Partance et autres lieux, Gallimard, 2000.

3 mars 2007

Le chagrin




Tout homme aura peut-être éprouvé cette sorte de chagrin, sinon de terreur, de voir comme le monde et son histoire semblent pris dans un inéluctable mouvement, qui s’amplifie toujours plus, et qui ne paraît devoir modifier, pour des fins toujours plus grossières, que les manifestations visibles du monde. Ce monde visible est ce qu’il est, et notre action sur lui ne pourra faire qu’il soit absolument autre. On songe donc avec nostalgie à un univers où l’homme, au lieu d’agir furieusement sur l’apparence visible, se serait employé à s’en défaire, non seulement à refuser toute action sur elle, mais à se dénuder assez pour découvrir ce lieu secret en nous-mêmes, à partir de quoi eut été possible une aventure humaine toute différente. Plus précisément morale sans doute.

Jean Genet, L’Atelier d’Alberto Giacometti, Editions l’Arbalète, Lyon, 1958, cité par Christian Caujolle, dans « Ce monde visible », Photos nouvelles, n° 43, janvier-février 2007.
































Toute seule, sans travail, la langue parle à plusieurs voix et raconte sans moi l’effeuillage du prélude. Voici le manteau, centon rapiécé, plus le récit simplement additif et composite de la chute des feuilles successives de l’habit ou des pages qui relatent le déshabillage, voici, de plus, l’Empereur de la Lune au centre, devenu la risée du public et bientôt sa tête de Turc, sous les lazzis et les sifflets, voilà enfin ce qu’Arlequin porte au centre de son centre, au sein de tous les plis de ses habits, ou en dessous de tous ses dessous : ce qu’il est, un et plusieurs.
Michel Serres, Le Tiers-Instruit.