Affichage des articles dont le libellé est Les haïtiennes. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Les haïtiennes. Afficher tous les articles

20 mai 2008

Les yeux noirs



L’Etranger dormait avec sa lampe allumée. Je ne comprenais pas ce besoin de lumière. Moi, j’étais dans le noir de mes papiers. J’écrivais à l’époque de très mauvais poèmes. Sur les révolutions à venir. Sur la pauvreté de l’amour. Son absence. C’était, je ne m’en repens pas, des métaphores de la rage. Mais la rage est un sentiment difficile à exprimer. Il faut beaucoup de talent pour cracher un poème. La rage, je l’avais. L’absence, je la sentais. Je manquais de talent. Quand j’y pense, il y avait plus de poésie dans les yeux de l’Etranger que dans mes papiers. Je croyais que les pays, les femmes, tout le réel, il faut les prendre dans ses bras. Lui savait que, la vie, on la prend par les yeux. « Tout est dans les yeux ». J’ai retenu son enseignement. Voilà pourquoi je te regarde sans oser encore te parler. Voilà pourquoi, durant la pause-café, je n’ai pas interrompu ta conversation avec le professeur très sûr de lui. Voilà pourquoi je manque d’assurance et réponds distraitement aux questions du modérateur. Je voudrais dire cette chose simple, m’adressant secrètement à toi, mais l’assistance ne verrait peut-être dans mes mots que le manteau de l’Etranger et m’accuserait de gâtisme ou de pédanterie : j’espère qu’il n’est pas trop tard pour que j’apprenne à regarder.

Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud, 2007.

20 décembre 2006

Le Roi Christophe



Solé, Solé-ô, moin pa moun icit
Moin cé moun l’Afric
Mé zammi coté solé, solé alé-ô
Fé youn vévé pou loa yo
Damballah mvédo
Ago yo mvédo
Fé youn vévé pou loa yo
Damballah mvédo


[…]

CHRISTOPHE

Petite griffe, tu n’es pas nègre ; tu es griffe (NDLR : variété de métis haïtien). Mais comme la terre garde en ses plis la trace des grandes commotions, tu as connu,… non,… tu as vécu dans le roussi de tes cheveux l’halène infernale de la foudre ; non ? Aux épaules, là, entre les deux épaules, j’en suis sûr, l’invisible carcan, indestructible ; au détour du sable, le débouché subit de la caravane : ce sont peines et affres venues d’aussi loin que les cavernes ; des nausées, n’est-ce pas ? Ah ! profondes comme les fleuves, et notre rire aussi comme le taureau rouge jaillissant pendant l’orage du forcené pâtis des nuages remués. Donc tu es nègre ! Au nom du cataclysme, au nom de mon cœur qui remonte la vie toute dans le hoquet du dégoût, je te baptise ; te nomme ; te sacre nègre… Alors, petit nègre, te sens-tu le courage de marcher dans le sang ?
Depuis Milot jusqu’au Cap et du Cap jusqu’à Saint-Marc ?
En avant !

(Il tombe.)

Tonnerre ! Qui, qui ?
Quel ennemi invisible campe autour de mes murs, dressant contre moi ses engins ?

(Hallucination du roi : Boyer apparaît accompagné d’un brillant état-major.)

BOYER

La verge de fer qu’il aimait brandir sur vos têtes va se briser enfin dans ses mains… Ceux-là mêmes qui étaient ses lieutenants l’abandonnent, las de n’être que se premiers esclaves. Soldats, la Vengeance, réveillée du sein de la Providence se lance à sa poursuite. Soldats de la République, vous êtes aussi les soldats de Dieu.

SOLDATS

Hourrah ! Hourrah ! Hourrah !

(Les soldats traversent la scène pour suivre Boyer.)

CHRISTOPHE, revenant à la réalité.
Le page l’aide à se relever.


Afrique ! Aide-moi à rentrer, porte-moi comme un vieil enfant dans tes bras et puis tu me dévêtiras, me laveras. Défais-moi de tous ces vêtements, défais-m’en comme, l’aube venue, on se défait des rêves de la nuit… De mes nobles, de ma noblesse, de mon sceptre, de ma couronne.
Et lave-moi ! Oh, lave-moi de leur fard, de leurs baisers, de mon royaume ! Le reste, j’y pourvoirai seul.

(Ce disant, il prend dans sa main le petit révolver qui pend à son cou, au bout d’une chaînette.)


Aimé Césaire, La tragédie du Roi Christophe, Présence Africaine, Paris, 1963.