30 octobre 2007

La route


Fidèle à la tradition burkinabè, Audrey nous demande à trois reprises la route avant de la prendre. Nous la lui donnons mais à moitié. Elle sait de la sorte que si elle a un problème en chemin, elle peut revenir à nous.

Fidèle à ma tradition, je lui donne aussi textes à lire et images à voir, chemin faisant. Bonne route à elle !













[...]
C'est quand ils n'existent plus que l'on conçoit l'essence des chemins, un moyen de conjurer l'aspiration du vide. Quelqu'un va venir, quelqu'un va modifier cette carte mètre par mètre, délivrer ces bourgades aux noms allégoriques de leur dépendance des bateaux et des hélicoptères, les relier au gigantesque jeu de l'oie qui, passant par le Mexique et l'Amérique centrale et offrant un nombre infiniment séduisant de détours possibles, va jusqu'en Terre de Feu. Pour peu que l'on y soit sensible, on connaît le vertige que peuvent donner ces cartes routières , la possibilité de rouler de Calais à Vladivostok en faisant un détour par Narvik, par Flensburg, par Melitopol ou par Erzeroum, avec la certitude de rencontrer en chemin tout ce qui fait le propre d'un voyage, le contretemps comme apothéose du mouvement, la chaussée creusée de tranchées où elle exhibe ses tristes entrailles, la démonstration de force et les destructions massives des buldozers et des rouleaux compresseurs, la route qui n'est pas encore, simple idée dans le cerveau des ingénieurs, ombre provisoire dans l'oeil du géomètre, trace creusée dans le sable avec, à côté d'elle, le serpentin désormais inutilisable de l'ancienne chaussée qu'aucune roue ne parcourra plus jamais et qui ressemble à un vieux blue-jean cent fois reprisé. Mais aussi la route qui sent encore l'arrogance de la table à dessin, qui s'enroule voluptueusement autour d'un paysage plein de fluides formes féminines, qui se déguise en pont au-dessus d'un ravin ou qui, col perché dans les montagnes, tient à elle seule le monde en équilibre entre montée et descente, la route comme instrument de punition, le traitement de choc de la "tôle ondulée" dans la désert, la hautaine autoroute soudain contrainte de poursuivre à genoux ou bien la piste séculaire frayée dans la montagne et qui n'a d'abord appartenu qu'aux pieds et aux sabots avant d'appartenir aux roues, le chemin qui a écrit une histoire de conquête et de retraite, de sièges et de défaites, qui s'est appelé voie romaine et a vu passer des cohortes , puis toutes ces autres armées pour lesquelles il n'existait pas de retour possible parce que le lointain les avait aspirées pour de bon. Un jour, j'ai décidé d'échanger une cellule monastique contre les chemins du monde et c'est aujourd'hui seulement, après tant de pérégrinations, que j'ai enfin compris que, si l'on cherche la même chose, l'opposition entre mouvement et l'immobilité est un leurre, et qu'il me fallait tout ce mouvement pour le découvrir.

Cees Nooteboom, "Goethe, le monastère et le mouvement", dans Cees Nooteboom et Eddy Posthuma de Boer, Un art du voyage, Actes Sud, 2006.












Heureusement, il y a les pannes ! [...] La panne n'est plus cet incident irritant et banal qui vous fait perdre de l'argent et du temps, ni cet accident fatal qui risque d'entraîner la mort, c'est tout à la fois le signe de la libération et du destin, de la fatalité et du désordre. L'accroc dans la routine du quotidien. Avec la panne, enfin, le voyage devient dérive...

Jacques Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, cité par Franck Michel, Voyage au bout de la route, ed. de l'Aube, 2004.

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Paysages

Paysages paisibles ou désolés.
Paysages de la route de la vie plutôt que de la surface de la Terre.
Paysages du Temps qui coule lentement, presque immobile et parfois comme en arrière.
Paysages des lambeaux, des nerfs lacérés, des "saudades".
Paysages pour couvrir les plaies, l'acier, l'éclat, le mal, l'époque, la corde au cou, la mobilisation.
Paysages pour abolir les cris.
Paysages comme on se tire un drap sur la tête.

Henri Michaux, Paysages, extrait de Peintures, 1939, dans L'espace du dedans, Gallimard, 1966.












Toutes les routes mènent à Rome ? Voire. Il y a des routes buissonières, des routes libertines, des routes puritaines, des routes zen... Chacun choisit la sienne, et quelle que soit la voie, nécessairement, biologiquement, chacun voyage à bord de soi-même.

Jacques Meunier, Le monocle de Joseph Conrad, cité par Franck Michel, Voyage au bout de la route, ed. de l'Aube, 2004.

17 octobre 2007

La traduction




















Est-il possible de traduire la poésie ? de sa langue maternelle dans une autre ?

à dix heures le 10 Novembre 1891
le poète Jean Arthur Rimbaud
rencontra la FIN de son
adventure Terrestre
A.R.

devotions. to Arthur Rimbaud. he was young. he was so damn young. he was so god damned. Drunk with the Blood of Baby dolls. Mad laughter. power. running neck and neck with his vision was his demon. Sooner Stick his dick up the baby dolls ass. Shove pins in the heads of innocents. Bad seed with a golden spleen. Ha Ha. he has the last laugh. Blonde Hairs raveling in your vital breath. White hydrogen. Rimbaud. Savior of the forgotten scientists: the alchemists. alchemy. of The. The Word. The power of The Word. Love Rays. bullets on the alter. obscene ceremonies. leave no proof clues. gold. behind. Rimbaud blessé Rimbaud wounded Rimbaud: angel with sleeves of blue hair. [NO] light without shadow. Rimbaud was a rolling stone are all prophets persecuted? He was so damn young.

Patti Smith, poem from hector zazou's sahara blue album



Est-il possible de traduire le Mali, le Pérou, le Sénégal, le Burkina Faso, les Afriques, les Philippines, de traduire les Belgiques ? Traduire étant pris dans un sens plus large que le commun (faire passer d'une langue à une autre), celui décrit par Michel Serres par exemple. Pour lui, la communication s'opère à travers toute une série de transformations, de transports (du grec μεταφορά, métaphoras), de trahisons... bref de traduction (ce qu'exprime mieux le mot anglais "translation" et que symbolise le dieu grec Hermès, dieu du commerce, gardien des routes et des carrefours, des voyageurs, des voleurs, conducteur des âmes aux Enfers et messager des dieux).

Ecoutez-celui-ci, à propos de l'Afrique (chronique de Michel Serres sur France Info )...

28 septembre 2007

Les yeux







Le seul véritable voyage, le seul bain de jouvence, ce ne serait pas d'aller vers de nou­veaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux, de voir l'univers avec les yeux d'un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d'eux voit, que chacun d'eux est ; et cela nous le pou­vons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d'étoiles en étoiles.

M. Proust

nota bene : il faut savoir que Elstir est le peintre dans "A la recherche ..." et Vinteuil le musicien, bref des artistes

Les artistes















Photos de Daphné










Photos de Lucien






Une manière de voir l'univers avec les yeux des autres n'est-elle pas de leur donner un appareil photo ? La réponse ci-dessus avec les photos de Daphné et de Lucien.

14 septembre 2007

La bonne arrivée


























Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd’hui en automobile, croyant le rendre ainsi plus agréable. On verra, qu’accompli de cette façon, il serait même en un sens plus vrai puisque on y suivrait de plus près, dans une intimité plus étroite, les diverses gradations par lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le plaisir spécifique du voyage n’est pas de pouvoir descendre en route et de s’arrêter quand on est fatigué, c’est de rendre la différence entre le départ et l’arrivée non pas aussi insensible, mais aussi profonde qu’on peut, de la ressentir dans sa totalité, intacte, telle qu’elle était dans notre pensée quand notre imagination nous portait du lieu où nous vivions jusqu’au cœur d’un lieu désiré, en un bond qui nous semblait moins miraculeux parce qu’il franchissait une distance que parce qu’il unissait deux individualités distinctes de la terre, qu’il nous menait d’un nom à un autre nom ; et que schématise (mieux qu’une promenade où, comme on débarque où l’on veut il n’y a guère plus d’arrivée) l’opération mystérieuse qui s’accomplissait dans ces lieux spéciaux, les gares, lesquels ne font pas partie pour ainsi dire de la ville mais contiennent l’essence de sa personnalité de même que sur un écriteau signalétique elles portent son nom.

Marcel Proust, A la recherche du temps perdu, t. 2 – A l’ombre des jeunes filles en fleurs, Gallimard, 1919.



Je sais maintenant la vanité du langage. S’il nous était possible d’atteindre les choses avec l’efficacité qui opère au cœur de l’azur, la parole deviendrait inutile. L’horizon est à la fois le désir et son achèvement. C’est une place. On habite avec elle, en elle, en face d’elle. C’est le lieu total.

L’horizon n’est pas une frontière, je l’ai toujours su. Nos maisons ne peuvent avoir que lui pour vis-à-vis. Il n’était pas aussi effrayant que je l’avais cru. Pour l’instant il symbolisait le site où j’allais bientôt me réfugier loin de Sara-de-Gaulle. Mes craintes, en l’espèce, signifiaient : j’ignore le quartier où nous allons nous établir. Et j’accablais l’horizon : lui seul pouvait contenir le phénomène qui, là-haut, résonnait sous d’improbables voussures. Aux époques lointaines où mon enfance courait les routes, je dépréciais les sensations. Je méconnaissais la race d’hommes qu’on appelle poètes. J’ignorais qu’il existât une ligne bleue des Vosges. La conquête du français viendrait plus tard, l’horizon du premier langage.


Nimrod, Le départ, Arles, Actes Sud, 2005.

17 août 2007

L'ivresse



Comme je descendais des Fleuves impassibles, Je ne me sentis plus guidé par les haleurs: Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus ! Et les Péninsules démarrées N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.





























La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'œil niais des falots !
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures, L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et, dès lors, je me suis baigné dans le Poème De la Mer, infusé d'astres, et lactescent, Dévorant les azurs verts; où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend;
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour !
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes Et les ressacs, et les courants : je sais le soir, L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !
J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques, Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très-antiques Les flots roulant au loin leurs frissons de volets!
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs, La circulation des sèves inouïes, Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs!
J'ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs!
J'ai heurté, savez-vous, d'incroyables Florides Mêlant au fleurs des yeux de panthères à peaux D'hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux!
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan ! Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces, Et les lointains vers les gouffres cataractant !
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises ! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient, des arbres tordus avec de noirs parfums !
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants. - Des écumes de fleurs ont béni mes dérades Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes Et je restais, ainsi qu'une femme à genoux ...
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, Et je voguais, lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir, à reculons!
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau;
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Qui courais, taché de lunules électriques, Planche folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs;
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets !
J'ai vu des archipels sidéraux ! et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur : - Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Millions d'oiseaux d'or, ô future Vigueur ?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes. Toute lune est atroce et tout soleil amer : L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Ô que ma quille éclate ! Ô que j'aille à la mer !
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé Un enfant accroupi, plein de tristesses, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons.

Arthur Rimbaud, Le bateau ivre.



Je n'ai pu percer sans frémir
ces portes d'ivoire ou de corne
qui nous séparent du monde invisible.

Gérard de Nerval